[ENTRETIEN] : Entretien avec Christophe Gans
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| © Marechal Aurore/Abaca Press/GQ // © Metropolitan FilmExport |
Il existe beaucoup de termes pour décrire Christophe Gans mais les premiers à nous être venus lors de notre rencontre au BIFFF furent « Loquace » et « Passionné », ce qui fait que, même en n’ayant pas eu l’occasion de discuter de son dernier film arrivé en salles cette semaine, nous avions envie de publier cet entretien où le réalisateur se révèle d’une bavardise réjouissante.
Pour moi, le cinéma doit rester une fête collective, une espèce de rituel. Je suis le premier à essayer de voir les films en salles et quand je n’y parviens pas et que je les rattrape en Blu-Ray, je tente de les revoir par le biais d’une rétrospective ou d’une autre occasion pour avoir cette sensation qui est pour moi celle primitive du cinéma qu’on a dans la salle, de voir le film sur grand écran. - Christophe Gans
Nous nous rencontrons dans le cadre du BIFFF, un festival ancré dans votre cinéma marqué par le fantastique. Quelle sensation cela vous procure ?
J’aime bien l’ambiance ici car elle me rappelle cette sensation que j’avais au Grand Rex. Il ne faut pas oublier que lorsque je suis arrivé à Paris pour mes études en 1978, la première personne que j’ai rencontrée est Alain Schlockoff, qui est à la fois l’éditeur de l’Écran Fantastique et en même temps l’organisateur du célèbre festival du Rex, qui était dans une ambiance de fiesta totale dans cet immense cinéma parisien avec des gens déchaînés. J’ai retrouvé cette ambiance ici, ce qui fonctionne très bien avec les films. Je sais que, lorsque je vais voir un film, j’aime bien le voir dans un grand silence plutôt qu’avec des gens qui ont leur téléphone allumé. Mais dans un festival comme celui-ci, ça fonctionne. Hier soir, j’ai beaucoup aimé The Ugly Stepsister. Le film avait une certaine ambiance avec le public qui s’amusait devant cette version recorrigée de Cendrillon de façon étonnante. Ça marche très bien. Ça n’a absolument en aucun cas altéré la projection et ça lui a même donné une certaine saveur parce qu’on comprenait aux réactions que les propos de la réalisatrice fonctionnaient totalement.
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C’est vrai que ça ressort dans une période où la cinéphilie de nombreuses personnes se construit désormais par les plateformes.
Oui, de façon très hygiénique, très aseptisée. Alors que là, on retrouve cette ambiance de fête. Pour moi, le cinéma doit rester une fête collective, une espèce de rituel. Je suis le premier à essayer de voir les films en salles et quand je n’y parviens pas et que je les rattrape en Blu-Ray, je tente de les revoir par le biais d’une rétrospective ou d’une autre occasion pour avoir cette sensation qui est pour moi celle primitive du cinéma qu’on a dans la salle, de voir le film sur grand écran. C’est quelque chose que je ne peux de toute façon pas avoir chez moi malgré le 7.1, le grand écran, … J’aime cette sensation-là mais j’appartiens aussi à une génération qui a usé ses culottes sur les sièges de cinéma. Les années 60-70, je les ai passées dans une salle de cinéma avec mes amis et c’est de ça que je me souviens.
Vous aviez parlé aussi de votre expérience de journaliste en étant notamment rédacteur en chef de Starfix. Comment voyez-vous l’évolution du journalisme culturel, passant notamment par de nombreux médias numériques ?
Je la vois d’un très bon œil en fait ! On m’a posé cette question à une table ronde récemment et je trouve que la presse est très très bonne, tout simplement parce que les gens ont accès aux films. À l’époque, on avait seulement notre mémoire comme seule banque. Quand est arrivé le premier magnétoscope à la fin des années 70, je l’ai acheté tout de suite. J’enregistrais les films et tout mais il y avait plein de films sur lesquels on fantasmait mais qu’on ne pouvait ergoter ou prendre en référence. Tout ce qu’on avait, c’étaient des photos publiées dans des magazines mais on ne voyait pas les films, ou alors on devait bouger. Ça m’est déjà arrivé de prendre l’avion pour aller voir un film à Los Angeles à la Cinémathèque américaine ! C’était un film interdit de projection pour des raisons culturelles et il était projeté par la Cinémathèque donc j’ai pris l’avion pour le voir. C’en était là quoi ! Alors qu’aujourd’hui, les journalistes ont accès à ce film, Tenchu !, d’Hideo Gosha. Maintenant, les gens peuvent le voir alors que la famille de Yukio Mishima, qui joue dans le film, a interdit ce film car il répétait le harakiri qu’il allait commettre pour de bon. C’était donc impossible de le voir malgré son statut de film ultime de samouraï. Aujourd’hui, la presse peut le voir tranquillement. C’est une immense évolution qui explique aussi que les papiers que je lis actuellement sur le cinéma de genre viennent de personnes qui ont vraiment une connaissance mais aussi une réflexion assez aiguë. Il suffit de comparer un numéro de Mad Movies aujourd’hui avec un de 1982 et la différence est stupéfiante ! Le journal de 1982 était pour adolescents boutonneux et celui d’aujourd’hui, je le dis sans me moquer, est presque par moments un journal universitaire. Il y a une différence incroyable ! Ça montre en tout cas que le genre est pris sérieusement maintenant et que ceux qui l’abordent connaissent cette responsabilité par rapport à ce qu’ils vont écrire.
Ça se retrouve aussi chez les réalisateurs avec des références plus assumées maintenant.
Totalement !
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Vous-même qui n’avez jamais caché vos références, comment voyez-vous cela ?
Effectivement, je fais partie des boulimiques du cinéma : j’ai une monstrueuse vidéothèque et je passe mon temps, quand je ne tourne pas ou n’écris pas, à regarder des choses impensables. J’ai par exemple une vidéothèque avec tous les journaux de cinéma qui ont été édités à partir de la fin des années 50 jusque dans les années 80. J’ai tous les numéros de toutes les revues de cette époque, que ce soit les Cahiers mais également Positif, Le Cinématographe, Image et son, j’ai absolument tout ! Il m’arrive parfois de prendre le numéro du même mois de tous ces magazines pour regarder les films qui sortaient. C’est effarant le nombre de films commentés dans ces pages qui ont disparu. Parfois, je lis ça et je me demande ce que sont devenus ces films. Heureusement, j’ai un réseau de collectionneurs dont je fais partie et on s’échange les films. J’ai quelqu’un qui vit en Grèce qui peut me dire avoir récupéré un titre sur un VCD et hop, on s’échange les films. On parvient à retrouver progressivement la trace de films qui n’ont laissé aucune trace. C’est un truc que j’adore faire car je me dis que ça peut être un film super cool sans savoir ce qu’il est devenu ! Après, c’est ma façon de consommer le cinéma, c’est une forme de discipline que j’ai. Mais si je n’avais pas été cinéaste, j’aurais sans doute fini historien du cinéma, c’est à peu près clair ! Mais c’est ce que j’aime dans cette espèce d’énorme caverne d’Ali Baba qu’est le cinéma : aller au fond de la caverne et retrouver des trucs impensables tournés en Indonésie ou en Pologne qui ont disparu mais qui sont passionnants. Il y a juste eu ce moment de bascule dément où tout a été numérisé et par « tout », je veux dire une faible partie de tout ça. Ce qui était en analogique, une partie seulement a été mise en numérique. Ce qui explique pourquoi, grâce à des collectionneurs et des gens qui mettent en ligne des films trouvés sur des cassettes, on retrouve des traces de tas de films. Quand il n’y a plus aucun ayant droit ou quand on a perdu le négatif, la seule trace qui subsiste, c’est une cassette qu’un type va mettre sur le net et c’est comme ça qu’on retrouve le film. Pour moi, les collectionneurs ont toujours sauvé l’art. Si on attendait que les organismes officiels sauvent tout ça, on se retrouverait avec pas grand-chose. Heureusement, il y a les collectionneurs, les dingos ! Ce qui me plaît, outre la nouvelle génération de journalistes, c’est la nouvelle génération d’éditeurs vidéos, des mecs comme Vinegar, Arrow, Shout Factory, … qui retrouvent les droits, les versions complètes des films, en font des magnifiques Blu-Ray en édition limitée. On vit une époque formidable, soyons francs ! C’est incroyable le travail de ces gens-là. L’autre jour, je regardais deux catégories 3 de Hong Kong édités par Vinegar, Evil Fœtus et Earth Vengeance. Ce dernier, il y avait les deux copies : celle grand public et celle catégorie 3 que personne n’arrivait à avoir en entier. J’étais chez moi à regarder un transfert magnifique d’un film que, pendant 20 ans, j’ai essayé de retrouver à travers des éditions malaisiennes ou des petites éditions pirates chinoises. Finalement, j’ai réussi à l’avoir chez moi, dans une copie absolument magnifique. On vit une époque formidable !
Je confirme, notamment aussi avec le travail d’Artus, Carlotta, …
En effet ! Je ne citais aussi que les anglais mais en France, Artus, Le chat qui fume, font un travail diabolique !
Extralucid qui a ressorti Le franc-tireur aussi alors que le film avait disparu…
Le film est là et il survit. Il y a des gens pour l’aimer à nouveau. C’est ça le plus important en fait : l’amour. Moi, c’est ce que je vois dans ces gens qui continuent à entretenir la flamme et à éditer ces petits films qui n’ont pas une grande importance historique mais sont importants pour les cinéphiles, parce que souvent, ça leur permet d’ancrer leur amour du cinéma en l’ayant vu à 12 ans. Tous ces films qui ont ancré notre imaginaire et notre passion à un certain moment, je trouve que c’est vital de les préserver avant de les léguer à une génération future. Tout ce travail exécuté par tous ces éditeurs est absolument faramineux.
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| Le pacte des loups - Copyright Metropolitan FilmExport |
En parlant d’héritage, Le pacte des loups a eu un fort impact à sa sortie, amenant une nouvelle vague de réalisateurs francophones orientés vers le genre. J’ai l’impression qu’il y a une nouvelle génération de jeunes réalisateurs qui arrive aussi mais comment les voyez-vous ?
Le cinéma de genre en France, c’est une histoire très particulière. Très naturellement, on n’est pas fait pour ça. La façon dont est structuré le cinéma français mais surtout les aides ne facilitent pas normalement l’émergence du genre. Il est considéré vraiment comme de l’exploitation dans le sens ancien du terme, c’est-à-dire quelque chose d’un peu malpropre, un peu sale, pas recommandable. Et en même temps, ils sont obligés de constater que le public qui vient dans les salles aujourd’hui a une énorme appétence pour le genre et que c’est quelque chose qui voyage bien, à travers les marchés. Les gens aiment bien regarder sur Netflix des films de genre tournés en Indonésie mais aussi en France, etc. La France n’est pas tant un pays de fantastique au niveau du cinéma, bien qu’il le soit au niveau littéraire. Le pacte des loups reste une espèce de… L’autre jour, j’étais dans une file d’attente et ça m’a fait marrer. C’était à Tours, dans un cinéma d’art et essai qui diffusait un film russe et j’entends deux personnes devant moi parler du Pacte des loups : « Ah oui, Le pacte des loups… la pierre angulaire ! » et je me suis dit « Merde, je suis devenu une pierre angulaire ! » (rires) ça m’a fait rire et je n’ai surtout pas pris part à la conversation mais ils avaient 20 ans et ils parlaient du film comme une pierre angulaire. C’est joli en même temps. C’est vrai que, ce que je peux dire, quand le film est sorti, ça a foutu un coup car il a beaucoup marché en France mais aussi ailleurs. Souvent, la question qu’on me pose, c’est pourquoi il n’y a pas eu d’autre Pacte des loups. La réponse que je donne est que c’est difficile à faire. Le cinéma français est profondément subventionné et les producteurs vont à la pêche aux subventions, ils prennent 20% pour leurs billes et après ils font un film avec ce qui reste. Le pacte des loups n’a pas été fait comme ça : c’était produit avec l’argent de Canal+, et on peut dire que les portes de la banque avaient été sacrément ouvertes, par un type qui s’appelait Samuel Hadida, un dingo, un fou de cinéma qui avait dans l’esprit les films qu’il voyait quand il avait 12 ans, comme ceux de Sergio Leone. Il avait donc trouvé un bon interlocuteur avec moi et on a fait le film dans une espèce de déchaînement total. Mais le cinéma français est très raisonnable, trop raisonnable. De temps à autre, il y a un film de genre qui sort et qui est vraiment bien. Je pense au film de mon ami Pascal Laugier, Martyrs. Je suis fan aussi de Ghostland, le film fantastique en partie français qui me plaît le plus, de tous ceux français. Il y a de temps à autre un film qui émerge comme Vermines, que j’ai bien aimé, qui est un vrai bon film du samedi soir. C’est juste un popcorn movie décomplexé comme on les aime, très bien fait et qui m’a fait passer un super moment. Après, on a aussi des titres comme Le comte de Monte-Cristo que j’ai trouvé vraiment bien réalisé, sans doute le plus parfait exemple de film de genre consensuel qu’on peut faire en France, il a d’ailleurs fait 10 millions d’entrées, contrairement au Pacte qui était plus pour les fous du cinéma. Mais j’ai adoré le film et passer mes 3 heures devant. De temps à autre, il y a un film qui sort qui nous rappelle qu’on pourrait le faire mais industriellement, on ne le fait pas car, c’est ma version des faits, les producteurs français sont des grosses feignasses. Ils n’ont pas envie de se faire chier. Mais en même temps, on ne va pas leur en vouloir car c’est tellement dur de faire du cinéma, de lever le pognon, etc. Les nouveaux producteurs de cinéma en France sont des gens qui sortent des écoles de commerce plutôt que des gens comme Samuel Hadida qui étaient des autodidactes cinglés qui rêvaient du cinéma qu’ils avaient vu quand ils étaient enfants dans des salles au Maroc où il a grandi. Je suis un enfant de Bruce Lee et de Sergio Leone et Samuel Hadida était pareil à moi. Aujourd’hui, les mecs veulent faire ad nauseam Les Tuche et Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?. C’est ça le truc. Il y a eu un moment dans l’histoire du cinéma français où les producteurs ont préféré faire Le gendarme à Saint-Tropez que les adaptations de Stendhal comme Le rouge et le noir. C’est un moment industriel où ils se sont dit que c’était plus facile de faire un film avec un super comique sur une plage pour zéro balle plutôt que de faire un grand film en costume. C’est comme ça : c’est difficile à expliquer aux gens mais le cinéma est avant tout une industrie où vous avez à dealer avec des gens d’argent. C’est très rare quand vous dealez avec des gens de passion. La plupart des gens que j’ai rencontrés ne sont pas des gens de passion. Ce sont des professionnels, souvent extrêmement sympathiques, mais jamais des gens de passion. Les gens d’argent dominent le cinéma et c’est pour ça qu’il n’y a pas le cinéma de genre qu’on rêverait d’avoir en France.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à l’équipe du BIFFF pour cet entretien.








