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[CRITIQUE] : "Hurlevent"


Réalisatrice : Emerald Fennell
Avec : Margot Robbie, Jacob Elordi, Hong Chau, Alison Oliver,...
Distributeur : Warner Bros. France
Budget : -
Genre : Drame, Romance.
Nationalité : Britannique, Américain.
Durée : 2h16min.

Synopsis :
Vision moderne de la passion absolue unissant Heathcliff et Catherine, une romance légendaire qui défie le temps et la raison.





Passé un ultra-buzzé (sensiblement pour les mauvaises raisons) Saltburn qui, contre toute attente, aura quasiment salopé tout le bien que le cinéphile moyen pouvait penser d'elle depuis son excellent Promising Young Woman (là où le film est, pourtant, bien loin d'incarner la catastrophe que tout le monde s'accorde à dire), difficile d'accueillir avec plus de curiosité et d'optimisme que de scepticisme, l'idée que Emerald Fennell s'attaque pour son troisième effort au monument Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë, un potentiel écueil (pas uniquement des puristes) que la cinéaste semblait elle-même prévenir en affublant son adaptation de guillemets qui voulait (déjà) tout dire - "Hurlevent".

Comme s'il ne fallait pas forcément trop prendre au sérieux son long-métrage, comme s'il ne fallait pas juger trop vite sa - potentielle - propension à sacrifier son matériau d'origine (un puissant et violent drame psychologico-social et complexe, qui ne se résume absolument pas à qu'une simple tragédie romantique) sur l'autel d'une esthétique justement sur-esthetisée (ce que la bande annonce induisait sans trop de nuances), voire d'un esprit transgressif tout en sensualité exacerbée et en fluides corporels.

Copyright 2025 Warner Bros. Entertainment Inc.

Et le verdict ne tarde - vraiment - pas à tomber (dès une ouverture gentiment perverse, où ce qui est pensé comme des gémissements de plaisir se révèlent être des halètements dû à une pendaison publique), tant il est très vite clair que l'accent est moins mis sur la fidélité littéraire (il ne reprend que les grandes lignes du livre de Brontë) que sur l'intensité passionnelle d'un couple Catherine/Heathcliff littéralement au centre de toutes les attentions, Fennell jouant la carte d'un prisme plus frontal et effronté dans une sorte de fusion entre du Fellini sous coke et une campagne publicitaire gothico-chic by Gucci, le tout enrobé d'un glucose Shakespearien sensuel mais un tantinet plus chaste qu'espéré (dans le sens où son érotisme ne prend pas véritablement le pas sur la narration... et heureusement), où le désir ne peut qu'inextricablement être lié à la souffrance et à la douleur - et inversement.

Tout en déséquilibre cru, jonglant délibérément entre le tragique et le burlesque, le film se revendique comme un cauchemar fiévreux et autodestructeur tout en ressentiments et en pulsions suintantes, au plus près de la relation malsaine et sombre (puisque elle-même déséquilibrée et loin d'être romantique) de deux âmes dissemblables mais toxiques et liées par une attirance compulsive et désespérée (une incompatibilité irrésistible, aussi contradictoire que cela puisse paraître) : Cathy, trop consciente des limites imposées aux femmes, dont le pragmatisme dénué d'émotion lui fera toujours privilégier le confort et la sécurité à la passion; et Heathcliff, figure forgée par le rejet et les humiliations, totalement rongé les ressentiments et son désir de vengeance.

Copyright 2025 Warner Bros. Entertainment Inc.

Chaque regard, chaque geste, chaque union de leurs corps, amplifiés par un language visuel excessivement graphique, n'est que la résultante d'un désir menant à une lente et inéluctable destruction mutuelle.
Toute la plus-value de cette nouvelle adaptation réside là, dans cette manière palpable et sous tension de retranscrire le désir à l'écran (la plus viscérale et torride depuis longtemps, quand bien même l'alchimie entre Margot Robbie et Jacob Elordi n'est pas toujours des plus évidentes), mais également dans la réinterprétation surprenante du personnage de Nelly, sur qui repose toute l'altérité du matériau d'origine (la cinéaste redéfinissant justement les siennes), passant de narratrice intrinsèquement peu fiable à agent du chaos conscient, un statut qui redéfinit dans le même temps celui de Heathcliff, sans pour autant atténuer son exclusion sociale.

Mais à l'instar de Saltburn, telle une tragédie grecque passionnée qui s'auto-dévore, les défauts de "Hurlevent" se retrouvent au coeur même de ses qualités, dans la propension obsessionnelle qu'à Fennell de se perdre dans une esthétique foisonnante, de privilégier une expressivité excessive et sans nuances à un minimum d'ambiguïté, entrant dès lors totalement en contradiction avec la finesse aussi bien de ses costumes, que de la photographie aux couleurs saturées de Linus Sandgren.
Même son écriture pompière vient dénaturer le peu de thématiques qu'elle a extirper de l'œuvre de Brontë, là où elle aurait pu servir de pivot à son exploration émotionnelle extrême.

Copyright 2025 Warner Bros. Entertainment Inc.

Mais il y a un pouvoir de fascination dingue qui se dégage de cette expérience sans concession, dans ce chaos excessif et baroque, dans ce poème gothique dont la beauté formelle agit comme un poison intense qui rebute autant qu'il attire, captive la rétine.
Du cinéma d'excès frustrant et éreintant, intense et malade, étrange et violent mais qui est, définitivement, à l'image d'une cinéaste pour qui la définition du mot modération est totalement étrangère.

Et comme le dit si bien Kingsley Shakleblot dans Harry Potter et l'Ordre du Phoenix (on a les références qu'on mérite) : “ You know, Minister, I disagree with Dumbledore on many counts...but you cannot deny he's got style ”.
Et elle en a du style, Emerald, sacrément même...


Jonathan Chevrier