[CRITIQUE] : L'Être Aimé
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Avec : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs,...
Distributeur : Le Pacte
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Espagnol, Français.
Durée : 2h15min.
Synopsis :
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
Estampillé premier long-métrage présenté en Compétition officielle pour le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen (fou mais vrai, belle récompense pour celui qui présidait dans l'édition précédente, le jury de la Semaine de la Critique), L'Être Aimé, dégainé quasiment quatre ans après la grosse claque derrière la nuque qu'incarnait As Bestas (indiscutablement, le film somme à la fois thématique et formel du premier versant tout en tensions, de sa filmographie), était clairement l'une des séances les plus attendues (peut-être même LA plus attendue de la compét, avec Hope de Na Hong-jin et Histoire de la nuit de Léa Mysius) d'une Croisette cannoise qui a rarement paru aussi chiche en séances mémorables, alors que le virage de sa première semaine est en passe d'être gentiment entamé.
Aurait-il des velléités de messie cinématographique, le Rodrigo nouveau ?
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| Copyright Manolo Pavón/Caballo Films/Le Pacte |
Pas si loin (on a le sens de l'exagération gentiment exacerbé, tu as l'habitude) quand bien même sur le papier, son nouvel effort semblait un peu trop bien calibré pour aller titiller un palmarès presque naturellement acquis à sa cause, avec une intrigue semblant sensiblement boxer dans la même catégorie que le tout récent Valeur Sentimentale de Joachim Trier (reparti l'an dernier avec le Prix du Jury), nouée autour du retour au pays du fils prodigue du cinéma espagnol, un cinéaste de renom ayant connu le succès au coeur de la jungle Hollywoodienne, bien décidé à tourner son nouveau long-métrage (censé revenir sur l'exploitation coloniale du Sahara occidental par l'Espagne, au coeur des années 30) sur ses terres avec pour comédienne vedette sa propre fille, une actrice inconnue au bataillon et qui peine à percer - ce pourquoi elle bosse dans un bar -, avec qui les liens sont méchamment coupés depuis plus d'une décennie (déjà qu'ils n'étaient pas au beau fixe dès le départ).
L'opportunité parfaite pour une réconciliation sur son propre terrain de domination : un plateau de cinéma où il pense que le fait de concevoir un film, comme réécrire la vie (voire purement et simplement, soumettre sa fille à sa réécriture de leur relation), est avant tout motivé par l'idée (certitude ?) que tout soit plié sous le poids écrasant de sa propre volonté...
Mais si les braises d'une relation père-fille complexe et bouffée par des blessures toujours béantes, capturée par le prisme plus où moins eloigné du septième art, sert de terreau commun aux deux films (dont la comparaison confine in fine au superficiel), Sorogoyen embrasse lui moins les courbes du mélodrame au sentimentalisme assumé, pour lui préférer une exploration bien plus intense et psychologique d'une relation toxique dominée par l'instabilité comme la brutalité d'une figure paternelle impatiente, mettant dans l'ambiance son auditoire dès un prologue particulièrement saignant (un dîner tout en distance, au plus près des visages et des corps, où le cinéaste dresse subtilement les contours joliment anxiogène des deux heures à venir), avant de le bousculer au détour du parti pris introspectif d'une mise en scène jonglant avec les formats et les objectifs comme avec sa palette d'images, pour mieux coller au plus près des états émotionnels et existentiels de ses personnages (sans qu'il arrive toutefois, à toujours justifier ses choix artistiques par la volatilité et les failles des figures auxquels ils s'attachent, là où son travail sonore se fait définitivement plus subtil et efficace), qu'il fait méticuleusement bouillonner pour mieux les laisser lentement se consumer et flirter avec l'inéluctabilité d'une implosion spectaculaire.
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| Copyright Manolo Pavón/Caballo Films/Le Pacte |
Comme chez Trier, Bergman n'est jamais véritablement très loin dans ce désir vorace de catharsis au coeur d'une tempête tourmentée sous fond d'anticipation d'une potentielle réconciliation familialo-cinématographique, où l'expiation douloureuse d'une culpabilité masquée confrontée à l'ego et aux multiples vérités familiales (comme souvent, chacun à sa propre version/perception des faits et des souvenirs) se mêlent - littéralement - au démon capricieux et violent du processus créatif (un beau portrait de cinéaste mégalomane, tyrannique et condescendant justifiant ses abus par la quête chimérique d'authenticité, qui démystifie encore un peu plus l'idéalisation du plateau de cinéma comme d'un terrain tout en fantaisies et humainement/psychologiquement sain).
Mais il y a quelque chose de particulièrement grisant, plus encore que chez son homologue norvégien, dans la mécanique crue qu'à Sorogoyen de délier les fils traumatiques de son histoire, de pousser encore un peu plus la désunion entre un père toxique et sa fille courageuse, à travers un exposé tout en émotions brutes, poignantes et refoulées, cloué aux gestes et aux regards d'un tandem Victoria Luengo et Javier Bardem au tango nuancé et ravageur (la première, un poil en retrait pendant un bon versant du film, rend néanmoins solidement la pareille à un second tout simplement époustouflant en père colérique, frustré et manipulateur, qui cherche désespérément à garder le contrôle).
Alors certes, tout ne s'harmonise pas parfaitement (ses choix de réalisations, la narration parallèle du " film dans le film " dont l'intérêt s'étiole au fil du temps), mais quelle séance tout de même...
Jonathan Chevrier



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