[CRITIQUE] : Urchin
Réalisateur : Harris Dickinson
Acteurs : Frank Dillane, Megan Northam, Karyna Khymchuk, Shonagh Marie,...
Distributeur : Ad Vitam
Genre : Drame.
Nationalité : Britannique.
Durée : 1h39min
Synopsis :
À Londres, Mike vit dans la rue, il va de petits boulots en larcins, jusqu'au jour où il se fait incarcérer. À sa sortie de prison, aidé par les services sociaux, il tente de reprendre sa vie en main en combattant ses vieux démons.
Dès les premiers plans, la couleur est annoncée. Une femme sur un trottoir avec un micro, essaie de vendre la Bible en criant. Puis, à quelques mètres à côté d'elle, un homme allongé comme s'il venait de dormir là. Harris Dickinson y filme un paradoxe : la foi est vendue comme un chemin vers la paix et l'union, tandis qu'un homme sans-abri est recroquevillé sur le trottoir, sans affaires, et tous les passants l'ignorent. Le début du film se construit sur cette observation silencieuse, assez distancée, du quotidien d'une personne sans-abri par quelques moments symboliques. Qu'il soit en train de demander des pièces à des passants, qu'il pose soigneusement des cartons à terre pour dormir alors qu'il pleut, qu'il se rende à une maraude de soupe populaire, qu'il recharge son téléphone dans un restaurant pas encore ouvert, le film semble s'établir comme une chronique du sans-abrisme.
Mais un événement fait basculer le film dans tout autre chose, avec une mise en scène identique vis-à-vis de la distance. Le protagoniste Mike va à la rencontre d'un autre sans-abris qu'il connaît, pour le confronter sur un vol. Une bagarre éclate, mais filmée au sein de la foule de passants qui gravitent autour. Ce n'est donc pas un film sur le sans-abrisme, mais un film sur l'invisibilité fantomatique qui caractérise ces personnes vis-à-vis de l'environnement qu'ils traversent. Un film sur la violence (physique et psychologique) qui hante ces personnages, et fait qu'ils n'arrivent pas à s'extirper de leurs démons. Si bien qu'ils habitent dans un décalage au reste du monde. Même lorsqu'un seul passant vient aider Mike, et faire un bout de chemin à pied avec lui, les pulsions violentes resurgissent. Après ce nouveau dérapage, puis une séquence poético-abstraite, Urchin passe au cœur de son projet.
Sans jamais choisir entre l'optimisme ou le pessimisme, un parcours de rédemption se dessine. Quasiment une aventure initiatique, sur la responsabilité et la persévérance, jonchée de quelques rencontres déterminantes. En cela, Mike donne l'impression de flotter dans tout cet environnement sociétal, duquel il ne semble jamais vraiment appartenir pleinement. Son insécurité et ses contradictions intimes refont toujours surface. La rédemption se fait donc en étant incapable de s'ancrer dans un seul espace durablement. Comme si une saturation était toujours inévitable, entre une aliénation envers sa situation (il trouve un travail) et l'empêchement de mouvements autonomes. Même lorsqu'il goûte à une vie de nomade, aux côtés de la superbe actrice française Megan Northman. Un miroir peut être tendu entre la trajectoire de Mike et la vie de la nomade qu’il rencontre, comme deux existences parallèles cherchant à habiter le monde sans jamais s’y fixer.
Harris Dickinson met en scène leurs déplacements dans un tissu d'espaces fragiles (parkings vides, terrains vagues, abris temporaires, logement minimaliste, parc public avec les ramasseurs de déchets) où l’errance devient une fatalité commune plutôt qu’un choix romantique. Ces lieux semblent toujours provisoires, incapables de contenir durablement les corps qui les traversent, sources d'une désorientation infinie. La caméra maintient une distance presque pudique, observant les gestes hésitants, les regards qui se croisent sans réellement se comprendre. Le contact entre les corps demeure fragile également, souvent interrompu ou maladroit, comme si toute tentative d'affection se heurtait à une impossibilité plus large : celle de trouver une place dans un monde dont l’organisation sociale apparaît profondément hostile ou absurde.
Un nouvel événement en est évocateur, et révèle que Mike n'a pas encore fait la paix avec son passé et ses démons. Il apparaît comme une présence immanquablement en décalage : soit replié dans une opacité mutique, soit traversé par des accès de violence soudains qui brisent toute tentative de stabilité. Harris Dickinson le place fréquemment en lisière des interactions, quelque peu à l’écart des groupes, difficile à cerner mais jamais entièrement étranger. Et pourtant, ses attitudes et ses sentiments résonnent avec celles des autres silhouettes fatiguées qui peuplent le film. Il est un être humain parmi tant d'autres. Cette ambigüité nourrit une quête de rédemption sans cesse compromise. Par touches de lyrisme discrètes, la mise en scène ouvre aussi des brèches sur cette introspection : cauchemars fragmentés, symboliques liées aux addictions, hantise des mauvais souvenirs qui resurgissent au moment même où une amélioration semble possible, etc. Tout ceci rappelle que toute accalmie n'est pas figée, car toujours menacée par une contrariété synonyme de rechute.
C'est ce qui fait de Mike une présence plus familière qu'il n'y aurait été possible, si Urchin avait été concentré sur le sujet du sans-abrisme. Le protagoniste n'est pas une énigme, permettant au film d'éviter soigneusement les pièges du mélodrame et de la pitié facile, pour se déployer comme une observation sèche et parfois inconfortable. Le résultat se situe quelque part entre un art craintif (qui renvoie des angoisses à l'écran) et un art thérapeutique. Harris Dickinson cherche des zones d’apaisement pour nuancer et contrebalancer la violence. Mike avance ainsi comme un corps en transit permanent, incapable d’affronter pleinement la réalité qui l’entoure, condamné à renouveler sans cesse sa lutte intime. Il incarne une existence menacée par l’effacement silencieux dans la solitude. C'est aussi le portrait d’un système social qui maintient les individus en marge, les poussant à errer sans cesse, déconnectés émotionnellement les uns des autres, coincés dans un mouvement qui ressemble moins à une liberté qu’à une lente disparition hors champ.
Dès les premiers plans, la couleur est annoncée. Une femme sur un trottoir avec un micro, essaie de vendre la Bible en criant. Puis, à quelques mètres à côté d'elle, un homme allongé comme s'il venait de dormir là. Harris Dickinson y filme un paradoxe : la foi est vendue comme un chemin vers la paix et l'union, tandis qu'un homme sans-abri est recroquevillé sur le trottoir, sans affaires, et tous les passants l'ignorent. Le début du film se construit sur cette observation silencieuse, assez distancée, du quotidien d'une personne sans-abri par quelques moments symboliques. Qu'il soit en train de demander des pièces à des passants, qu'il pose soigneusement des cartons à terre pour dormir alors qu'il pleut, qu'il se rende à une maraude de soupe populaire, qu'il recharge son téléphone dans un restaurant pas encore ouvert, le film semble s'établir comme une chronique du sans-abrisme.
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| Copyright Devisio Pictures |
Mais un événement fait basculer le film dans tout autre chose, avec une mise en scène identique vis-à-vis de la distance. Le protagoniste Mike va à la rencontre d'un autre sans-abris qu'il connaît, pour le confronter sur un vol. Une bagarre éclate, mais filmée au sein de la foule de passants qui gravitent autour. Ce n'est donc pas un film sur le sans-abrisme, mais un film sur l'invisibilité fantomatique qui caractérise ces personnes vis-à-vis de l'environnement qu'ils traversent. Un film sur la violence (physique et psychologique) qui hante ces personnages, et fait qu'ils n'arrivent pas à s'extirper de leurs démons. Si bien qu'ils habitent dans un décalage au reste du monde. Même lorsqu'un seul passant vient aider Mike, et faire un bout de chemin à pied avec lui, les pulsions violentes resurgissent. Après ce nouveau dérapage, puis une séquence poético-abstraite, Urchin passe au cœur de son projet.
Sans jamais choisir entre l'optimisme ou le pessimisme, un parcours de rédemption se dessine. Quasiment une aventure initiatique, sur la responsabilité et la persévérance, jonchée de quelques rencontres déterminantes. En cela, Mike donne l'impression de flotter dans tout cet environnement sociétal, duquel il ne semble jamais vraiment appartenir pleinement. Son insécurité et ses contradictions intimes refont toujours surface. La rédemption se fait donc en étant incapable de s'ancrer dans un seul espace durablement. Comme si une saturation était toujours inévitable, entre une aliénation envers sa situation (il trouve un travail) et l'empêchement de mouvements autonomes. Même lorsqu'il goûte à une vie de nomade, aux côtés de la superbe actrice française Megan Northman. Un miroir peut être tendu entre la trajectoire de Mike et la vie de la nomade qu’il rencontre, comme deux existences parallèles cherchant à habiter le monde sans jamais s’y fixer.
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| Copyright Devisio Pictures |
Harris Dickinson met en scène leurs déplacements dans un tissu d'espaces fragiles (parkings vides, terrains vagues, abris temporaires, logement minimaliste, parc public avec les ramasseurs de déchets) où l’errance devient une fatalité commune plutôt qu’un choix romantique. Ces lieux semblent toujours provisoires, incapables de contenir durablement les corps qui les traversent, sources d'une désorientation infinie. La caméra maintient une distance presque pudique, observant les gestes hésitants, les regards qui se croisent sans réellement se comprendre. Le contact entre les corps demeure fragile également, souvent interrompu ou maladroit, comme si toute tentative d'affection se heurtait à une impossibilité plus large : celle de trouver une place dans un monde dont l’organisation sociale apparaît profondément hostile ou absurde.
Un nouvel événement en est évocateur, et révèle que Mike n'a pas encore fait la paix avec son passé et ses démons. Il apparaît comme une présence immanquablement en décalage : soit replié dans une opacité mutique, soit traversé par des accès de violence soudains qui brisent toute tentative de stabilité. Harris Dickinson le place fréquemment en lisière des interactions, quelque peu à l’écart des groupes, difficile à cerner mais jamais entièrement étranger. Et pourtant, ses attitudes et ses sentiments résonnent avec celles des autres silhouettes fatiguées qui peuplent le film. Il est un être humain parmi tant d'autres. Cette ambigüité nourrit une quête de rédemption sans cesse compromise. Par touches de lyrisme discrètes, la mise en scène ouvre aussi des brèches sur cette introspection : cauchemars fragmentés, symboliques liées aux addictions, hantise des mauvais souvenirs qui resurgissent au moment même où une amélioration semble possible, etc. Tout ceci rappelle que toute accalmie n'est pas figée, car toujours menacée par une contrariété synonyme de rechute.
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| Copyright Devisio Pictures |
C'est ce qui fait de Mike une présence plus familière qu'il n'y aurait été possible, si Urchin avait été concentré sur le sujet du sans-abrisme. Le protagoniste n'est pas une énigme, permettant au film d'éviter soigneusement les pièges du mélodrame et de la pitié facile, pour se déployer comme une observation sèche et parfois inconfortable. Le résultat se situe quelque part entre un art craintif (qui renvoie des angoisses à l'écran) et un art thérapeutique. Harris Dickinson cherche des zones d’apaisement pour nuancer et contrebalancer la violence. Mike avance ainsi comme un corps en transit permanent, incapable d’affronter pleinement la réalité qui l’entoure, condamné à renouveler sans cesse sa lutte intime. Il incarne une existence menacée par l’effacement silencieux dans la solitude. C'est aussi le portrait d’un système social qui maintient les individus en marge, les poussant à errer sans cesse, déconnectés émotionnellement les uns des autres, coincés dans un mouvement qui ressemble moins à une liberté qu’à une lente disparition hors champ.
Teddy Devisme




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