[CRITIQUE] : Ancestral Beasts
Réalisateur : Tim Riedel
Acteurs : Morgan Holmstrom, Asivak Koostachin, Darla Contois,...
Budget : -
Distributeur : -
Genre : Epouvante-horreur.
Nationalité : Canadien.
Durée : 1h44min
Synopsis :
Une femme s'efforce de rétablir sa santé mentale en s'échappant d'une relation toxique et codépendante avec sa sœur et en se retirant dans la maison de ses ancêtres. Mais sa quête de paix est bouleversée lorsqu'une présence sinistre commence à se manifester.
Il y a des traumatismes familiaux plus lourds que d’autres. Dans Ancestral Beasts, son premier long métrage de fiction, le réalisateur Tim Riedel suit Elyse (Morgan Holmstrom), une jeune femme qui tente de reprendre pied quatre ans après le décès de sa mère. Psychologiquement fragile, en difficulté dans sa vie professionnelle et enfermée dans une relation conflictuelle avec sa sœur Nikki (Darla Contois), elle quitte la ville pour se réfugier dans la maison de campagne de sa tante. Un choix qui, loin de lui offrir le calme espéré, fait remonter à la surface une présence inquiétante tapie dans les fondations. À mesure que la créature prend forme, Elyse se retrouve contrainte d’affronter ce qu’elle cherchait précisément à fuir : l’anxiété, la dépression, l’automutilation et les traumatismes transmis d’une génération à l’autre.
La genèse d’Ancestral Beasts est intimement liée au parcours de son réalisateur. Tim Riedel s’est en effet inspiré de l’histoire de sa mère, qui fut l’une des enfants victimes de la rafle des années 1960 et qui fut par la suite diagnostiquée d’un trouble de la personnalité borderline. Après plusieurs années consacrées au documentaire, le cinéaste développe son projet dans le cadre de l’Indigenous Filmmaker Fellowship du Whistler Film Festival, en 2024. Le programme joue un rôle déterminant dans la maturation du film, en encourageant notamment Riedel à délaisser les récits consacrés aux autres pour s’emparer d’une histoire plus personnelle. Ce qui devait à l’origine être un court-métrage prend progressivement l’ampleur d’un premier long. En 2025, le projet franchit une nouvelle étape en étant sélectionné comme Proof of Concept sur la plateforme Frontières du Marché du Film de Cannes. Tourné à Winnipeg, sur le territoire du Traité n° 1, Ancestral Beasts connaît finalement sa première mondiale au Festival Fantasia.
Derrière l’apparente simplicité de son récit de maison hantée, Ancestral Beasts se veut surtout le véhicule d’une mémoire collective : celle d’un peuple ostracisé, victime de décennies d’injustices et de violences. Cette dimension politique et historique se retrouve jusque dans les conditions de production du film, rendues possibles par un programme mettant en avant les cinéastes autochtones et porté par un casting composé presque exclusivement d’acteurices métis ou autochtones. Les fantômes de la rafle des années 1960, ces enfants autochtones arrachés à leurs familles pour être élevés selon des normes occidentales, continuent de hanter le Canada contemporain, avec des conséquences profondes sur la santé mentale des générations qui en ont hérité.
Dans sa première partie, Riedel prend le temps de développer son personnage principal. Elyse est instable, peine à conserver son emploi et semble incapable de trouver sa place dans le monde qui l’entoure. Pourtant, sous cette apparente fragilité, Morgan Holmstrom crée un personnage profondément touchant. Son interprétation donne à Elyse une densité qui dépasse largement les symptômes dont elle souffre : on perçoit chez elle une véritable quête identitaire, nourrie notamment par son obsession pour le podcast Stolen Matriarchs, qui fait écho à la fois à son histoire familiale et à celle de son peuple.
Pour installer l’étrangeté, Riedel choisit paradoxalement de ne pas miser immédiatement sur les codes traditionnels du film d’horreur. Au contraire, il joue sur le contraste. Pendant une bonne partie du film, Ancestral Beasts ressemble davantage à un téléfilm de Noël façon Hallmark qu’à une histoire de maison hantée. Le petit village pittoresque, la rencontre avec un voisin bourru, qui incarne les tensions entre citadins et ruraux, ou encore l’accueil chaleureux des habitants contribuent à créer un univers presque rassurant. Ce décalage rend d’autant plus efficaces les premières manifestations surnaturelles.
La maison hantée est depuis longtemps une métaphore privilégiée pour représenter les maladies mentales. Dans les récits les plus anciens, elle peut encore renvoyer à une vision caricaturale et sexiste de l’hystérie féminine ; dans les œuvres les plus intéressantes, elle devient au contraire une manière de matérialiser le deuil, la frustration ou les traumatismes. The Haunting of Hill House en faisait ainsi le prolongement du deuil, tandis que Les Innocents pouvait y inscrire la frustration et les pulsions refoulées, entre autres. Le dispositif reste donc classique, mais particulièrement efficace pour aborder la santé mentale. Riedel lui ajoute une dimension historique et politique particulièrement pertinente : alors que le cinéma d’horreur a longtemps utilisé le cliché de la maison bâtie sur un ancien cimetière « indien » comme raccourci narratif, Ancestral Beasts retourne complètement cette logique. Ici, les victimes sont autochtones et ne sont plus une simple légende destinée à effrayer les occupants : leur histoire est au cœur du récit.
La grande réussite du film réside également dans l’écriture du duo formé par les sœurs. Nikki est un personnage ambigu, qui souffre autant qu’Elyse mais a choisi une stratégie radicalement différente : plutôt que de confronter son passé, elle tente de le maintenir à distance. Incapable de communiquer avec sa sœur, elle devient progressivement contrôlante, voire abusive. Pourtant, Riedel ne la réduit jamais à son comportement toxique. Aussi antipathique que bouleversante, Nikki apparaît, elle aussi, comme une victime des traumatismes familiaux qu’elle refuse de regarder en face. Darla Contois apporte au personnage toute cette complexité, tandis que son rapport avec Holmstrom confère au film certaines de ses scènes les plus justes.
Si les deux premiers tiers d’Ancestral Beasts fonctionnent particulièrement bien, le film finit malheureusement par perdre une partie de sa force dans son dernier acte. La révélation autour des créatures se révèle moins convaincante qu’espérée, tandis que certains éléments du dénouement demeurent inutilement flous. Surtout, le besoin de refermer coûte que coûte le récit semble parfois prendre le pas sur la cohérence émotionnelle des personnages.
Ancestral Beasts est une œuvre imparfaite mais profondément personnelle, dont les réussites dépassent largement les maladresses. Le film trouve ainsi sa meilleure idée dans cette créature qui n’est jamais aussi terrifiante que lorsqu’on ne la voit pas : une histoire familiale et collective que l’on peut tenter d’enfouir, mais qui finit toujours par remonter à la surface. Pour un premier long métrage, cette ambition, alliée à une véritable sensibilité dans l’écriture des personnages, laisse entrevoir un cinéaste dont la voix mérite d’être suivie.
Éléonore Tain
Acteurs : Morgan Holmstrom, Asivak Koostachin, Darla Contois,...
Budget : -
Distributeur : -
Genre : Epouvante-horreur.
Nationalité : Canadien.
Durée : 1h44min
Synopsis :
Une femme s'efforce de rétablir sa santé mentale en s'échappant d'une relation toxique et codépendante avec sa sœur et en se retirant dans la maison de ses ancêtres. Mais sa quête de paix est bouleversée lorsqu'une présence sinistre commence à se manifester.
Il y a des traumatismes familiaux plus lourds que d’autres. Dans Ancestral Beasts, son premier long métrage de fiction, le réalisateur Tim Riedel suit Elyse (Morgan Holmstrom), une jeune femme qui tente de reprendre pied quatre ans après le décès de sa mère. Psychologiquement fragile, en difficulté dans sa vie professionnelle et enfermée dans une relation conflictuelle avec sa sœur Nikki (Darla Contois), elle quitte la ville pour se réfugier dans la maison de campagne de sa tante. Un choix qui, loin de lui offrir le calme espéré, fait remonter à la surface une présence inquiétante tapie dans les fondations. À mesure que la créature prend forme, Elyse se retrouve contrainte d’affronter ce qu’elle cherchait précisément à fuir : l’anxiété, la dépression, l’automutilation et les traumatismes transmis d’une génération à l’autre.
La genèse d’Ancestral Beasts est intimement liée au parcours de son réalisateur. Tim Riedel s’est en effet inspiré de l’histoire de sa mère, qui fut l’une des enfants victimes de la rafle des années 1960 et qui fut par la suite diagnostiquée d’un trouble de la personnalité borderline. Après plusieurs années consacrées au documentaire, le cinéaste développe son projet dans le cadre de l’Indigenous Filmmaker Fellowship du Whistler Film Festival, en 2024. Le programme joue un rôle déterminant dans la maturation du film, en encourageant notamment Riedel à délaisser les récits consacrés aux autres pour s’emparer d’une histoire plus personnelle. Ce qui devait à l’origine être un court-métrage prend progressivement l’ampleur d’un premier long. En 2025, le projet franchit une nouvelle étape en étant sélectionné comme Proof of Concept sur la plateforme Frontières du Marché du Film de Cannes. Tourné à Winnipeg, sur le territoire du Traité n° 1, Ancestral Beasts connaît finalement sa première mondiale au Festival Fantasia.
Derrière l’apparente simplicité de son récit de maison hantée, Ancestral Beasts se veut surtout le véhicule d’une mémoire collective : celle d’un peuple ostracisé, victime de décennies d’injustices et de violences. Cette dimension politique et historique se retrouve jusque dans les conditions de production du film, rendues possibles par un programme mettant en avant les cinéastes autochtones et porté par un casting composé presque exclusivement d’acteurices métis ou autochtones. Les fantômes de la rafle des années 1960, ces enfants autochtones arrachés à leurs familles pour être élevés selon des normes occidentales, continuent de hanter le Canada contemporain, avec des conséquences profondes sur la santé mentale des générations qui en ont hérité.
Dans sa première partie, Riedel prend le temps de développer son personnage principal. Elyse est instable, peine à conserver son emploi et semble incapable de trouver sa place dans le monde qui l’entoure. Pourtant, sous cette apparente fragilité, Morgan Holmstrom crée un personnage profondément touchant. Son interprétation donne à Elyse une densité qui dépasse largement les symptômes dont elle souffre : on perçoit chez elle une véritable quête identitaire, nourrie notamment par son obsession pour le podcast Stolen Matriarchs, qui fait écho à la fois à son histoire familiale et à celle de son peuple.
Pour installer l’étrangeté, Riedel choisit paradoxalement de ne pas miser immédiatement sur les codes traditionnels du film d’horreur. Au contraire, il joue sur le contraste. Pendant une bonne partie du film, Ancestral Beasts ressemble davantage à un téléfilm de Noël façon Hallmark qu’à une histoire de maison hantée. Le petit village pittoresque, la rencontre avec un voisin bourru, qui incarne les tensions entre citadins et ruraux, ou encore l’accueil chaleureux des habitants contribuent à créer un univers presque rassurant. Ce décalage rend d’autant plus efficaces les premières manifestations surnaturelles.
La maison hantée est depuis longtemps une métaphore privilégiée pour représenter les maladies mentales. Dans les récits les plus anciens, elle peut encore renvoyer à une vision caricaturale et sexiste de l’hystérie féminine ; dans les œuvres les plus intéressantes, elle devient au contraire une manière de matérialiser le deuil, la frustration ou les traumatismes. The Haunting of Hill House en faisait ainsi le prolongement du deuil, tandis que Les Innocents pouvait y inscrire la frustration et les pulsions refoulées, entre autres. Le dispositif reste donc classique, mais particulièrement efficace pour aborder la santé mentale. Riedel lui ajoute une dimension historique et politique particulièrement pertinente : alors que le cinéma d’horreur a longtemps utilisé le cliché de la maison bâtie sur un ancien cimetière « indien » comme raccourci narratif, Ancestral Beasts retourne complètement cette logique. Ici, les victimes sont autochtones et ne sont plus une simple légende destinée à effrayer les occupants : leur histoire est au cœur du récit.
La grande réussite du film réside également dans l’écriture du duo formé par les sœurs. Nikki est un personnage ambigu, qui souffre autant qu’Elyse mais a choisi une stratégie radicalement différente : plutôt que de confronter son passé, elle tente de le maintenir à distance. Incapable de communiquer avec sa sœur, elle devient progressivement contrôlante, voire abusive. Pourtant, Riedel ne la réduit jamais à son comportement toxique. Aussi antipathique que bouleversante, Nikki apparaît, elle aussi, comme une victime des traumatismes familiaux qu’elle refuse de regarder en face. Darla Contois apporte au personnage toute cette complexité, tandis que son rapport avec Holmstrom confère au film certaines de ses scènes les plus justes.
Si les deux premiers tiers d’Ancestral Beasts fonctionnent particulièrement bien, le film finit malheureusement par perdre une partie de sa force dans son dernier acte. La révélation autour des créatures se révèle moins convaincante qu’espérée, tandis que certains éléments du dénouement demeurent inutilement flous. Surtout, le besoin de refermer coûte que coûte le récit semble parfois prendre le pas sur la cohérence émotionnelle des personnages.
Ancestral Beasts est une œuvre imparfaite mais profondément personnelle, dont les réussites dépassent largement les maladresses. Le film trouve ainsi sa meilleure idée dans cette créature qui n’est jamais aussi terrifiante que lorsqu’on ne la voit pas : une histoire familiale et collective que l’on peut tenter d’enfouir, mais qui finit toujours par remonter à la surface. Pour un premier long métrage, cette ambition, alliée à une véritable sensibilité dans l’écriture des personnages, laisse entrevoir un cinéaste dont la voix mérite d’être suivie.
Éléonore Tain








