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[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Le Cinéma des Antipodes, en 5 films majeurs


Rétrospective Le Cinéma des Antipodes, en 5 films majeurs : Wake in Fright de Ted Kotcheff (1971), Smash Palace de Roger Donaldson (1981), Utu (1983) et Le Dernier Survivant (1985) de Geoff Murphy, et L'Ame des Guerriers (1994) de Lee Tamahori.




Quoi de mieux, après quelques rétrospectives estivales qui nous ont préservés de la canicule (que Dieu bénisse les salles climatisées), que de rester cloîtrer au cinéma avec des séances aux petits oignons, pour mieux fuir la tristesse comme la morosité de la rentrée ?
Ça tombe bien, The Jokers Films nous régale avec une rétrospective Le Cinéma des Antipodes, en 5 films majeurs qui vend gentiment du pâté.
Rétro qui débute avec Smash Palace, oeuvre profondément sombre et nihiliste sur l'autodestruction brute et émotionnellement à vif d'un mariage tout en incompréhensions, en non-dits et en griefs irréconciliables, dont la chute s'est inexorablement lancée au moment même où le mari, pour reprendre la casse familial, a pousser sa petite famille - son épouse et sa fille - à quitter l'Australie pour une Nouvelle-Zélande où le confort y sera plus précaire, renforçant l'étouffement progressif d'une femme à l'épanouissement inexistant, là où l'homme s'accommode d'une existence où le plus clair de son temps à préparer une voiture de course, au beau milieu du cimetière de véhicules qui lui sert de cadre.
Tout bascule au moment où elle décide de quitter le cocon familial avec leur fille, elle qui a entamée une relation avec un ami de son mari, goutte d'eau qui fera déborder le vase d'une toxicité qui ne demandait qu'à imploser, qu'à franchir la ligne rouge pour ne plus jamais faire demi-tour.

Un anti-Kramer contre Kramer en somme, qui laisserait les courbes cotonneuses et poignantes du mélodrame classique pour celles plus rugueuses d'un thriller psychologique réaliste, tendu et viscérale (sans pour autant laisser son émotion de côté, aussi contradictoire que cela puisse paraître), auscultant les sorties de routes périlleuses et totalement imprévisibles d'âmes frappées par la douleur et la rancœur, en mettant sensiblement l'accent sur la figure la plus déséquilibrée de ce mariage à la dérive : le mari, tout autant égoïste et possessif que profondément tragique et désespéré, qui voit en sa fille qu'il kidnappera et qu'il aime plus que tout, une sorte d'ultime expression de droit sur une vie qu'il refuse de voir s'écrouler, mais qui va sans cesse le rattraper plus rapidement que les bolides qu'il fétichise.
Si l'on omet volontairement sa musique pompière et datée, difficile de ne pas se laisser emporter par cette odyssée noire et paranoïaque qui assume pleinement son étrangeté (parfois absurde), comme par la prestation hallucinée et hallucinante d'un Bruno Lawrence parti trop tôt, parfait en figure paternelle/maritale unique responsable de son propre malheur, qu'il ne veille - tout comme Roger Donaldson - jamais à rendre comme une simple figure masculine toxique et violente.

Une mécanique de précision, comme les deux pépites de Geoff Murphy (oui, le lascar derrière le gentiment nanardesque Piège à grande vitesse avec le Saumon - à cette époque encore - Agile, Steven Seagal, et le chouette Young Guns II... ah, les 90s), Utu et Le Dernier Survivant, et dans lesquels Lawrence squattent également la distribution titre.
Le premier incarne une sacrée déflagration (qui peut se voir comme un modèle évident au The Nightingale de Jennifer Kent), merveille de cinéma brut et anticonformiste logé entre la tragédie historico-vénéneuse et le pur western âpre et sanglant dans une Nouvelle-Zélande de la fin du XIXe siècle sous protectorat britannique (comprendre : une extermination globale de toute population autochtone ne voulant pas se soumettre à sa domination), une fresque imposante fustigeant le colonialisme - et son racisme décomplexé - tout en étant savamment expurgée de tout héroïsme/manichéisme putassier, cloué aux basques d'un éclaireur maori qui décide de se retourner contre la violence sourde de l'oppresseur, après la découverte du massacre de son village (l'Utu, vulgairement considéré comme une simple vengeance - ce qui peut être vu ainsi ici -, mais dont la réelle signifaction induit qu'il est l'unique moyen légitime de restaurer la paix et l'honneur).

Wake in Fright - Copyright La Rabbia / Le Pacte / The Jokers Films

Ou comment vaincre le mal par le mal dans une guérilla aux frontières floues, où la violence perpétuée est tout aussi réprimandable que celle qu'elle est censer conjurer.
Un cauchemar radical rythmé et haletant que Murphy emballe avec une mise en scène à l'ampleur folle, sublimant autant les paysages sauvages de la terre des Kiwis comme la prestation bestiale et furieuse de Anzac Wallace.
Moins marquant - mais néanmoins captivant - se fait Le Dernier Survivant, film d'anticipation angoissé et angoissant où un scientifique (immense Bruno Lawrence, également crédité au scénario) découvre un matin de canicule qu'il est l'unique survivant sur terre - enfin, presque -, passé une opération « Flashlight » menée par son propre laboratoire.
Un trip science-fictionnel anti-spectaculaire et à hauteur d'homme, bouffé par la solitude et le néant, proprement ébouriffant dans sa première partie qui crie « No future » dans un silence de plomb, avant de patauger plus franchement dans la semoule dans une seconde moitié plus verbeuse au rythme ronronnant, qui lui fait perdre toute sa viscéralité fièrement introduite.

Un écueil qui ne frappe pas le moins du monde L'âme des guerriers, chef-d'œuvre impulsif d'un feu Lee Tamahori qui ne fera jamais mieux, exposition sans phare de la communauté Maori contemporaine entre pauvreté, frustrations face aux injustices sociales criantes et violence brute, descendante d'un colonialisme qui a laissé en héritage toute sa xénophobie puante et aucune perspective d'avenir sain, gommant lzs valeurs tribales d'hier; une spirale infernale où plus rien n'a de sens, si ce n'est encaisser les coups que l'on reçoit, pour frapper encore plus fort dans la foulée.
Plus rien n'a de sens, pas même la famille, socle de toute communauté, où les figures féminines/maternelles tentent de garder à flot ce qu'il reste de vie sous le poids des coups d'une toxicité masculine qui pense sa violence comme nécessaire à l'harmonie ambiante : comme Beth, qui maîtrise l'art complexe de tendre l'autre joue à son mari abusif et alcoolique, Jake, dur avec ses poings comme avec ses mots, pour préserver les apparences et des enfants contraints de n'être rien de plus que des témoins passifs et effrayés d'une brutalité sourde qu'il ne sont pas exempt de reproduire.
Avec une authenticité crue, Tamahori filme l'urgence de ce mal de vivre et de cette inéluctable autodestruction sans la moindre retenue, sonde l'indifférence, les disparités et les inégalités culturelles comme humaines de sa propre nation, pour mieux composer une symphonie en rage majeure dominée par un couple Temuera Morrison/Rena Owen absolument remarquable.

Le diamant noir de cette rétro, avec Wake in Fright d'un Ted Kotcheff n'ayant pas encore tutoyé les cimes de sa carrière (First Blood, un classique absolu, que tu sois d'accord où non), précurseur brillant et fiévreux de ce qui est appelé à devenir la Ozploitation, mise en images de la lente dilution d'une humanité qui connaît, affirme et n'a de cesse de nourrir la bête ivre qui est en elle, un cauchemar oppressant et hostile catapultant son auditoire au plus près d'une hostilité ouvertement violente qui cherche à chasser, à posséder, à dominer le plus faible.
Le tour vissé au plus près d'une calvaire d'un jeune professeur chétif et frustré de la classe moyenne australienne, contraint malgré lui d'aller enseigner dans l'arrière pays reculé pour rembourser les dettes contractées pour ses études, et qui va découvrir que la vie là-bas, tout en hédonisme barbare et en débauches imbibées d'alcool, est définitivement plus primitive qu'il ne l'aurait pensé, un véritable purgatoire redneck au cyclemachisto-infernalqui va le dévorer de l'intérieur.
Satire grotesque sur la socialisation humaine aussi terrifiante qu'éprouvante dans son nihilisme affirmé (la cruauté animale y est profondément insoutenable), portrait d'une masculinité - blanche - qui laisse exploser toute sa toxicité et sa barbarie lorsqu'elle franchie la frontière de la civilisation, incapable de vivre en harmonie avec une nature qu'elle cherche à dompter comme détruire, Wake in Fright, aussi excessif qu'il est d'une sincérité radicale dans sa manière de frôler une folie jamais trop surréaliste pour être vraie, est un voyage crasseux et pervers au bout de l'enfer sous un soleil diaboliquement écrasant.
Un must-see, rien de moins, comme la majorité des propositions de cette excellente rétrospective.


Jonathan Chevrier