[CRITIQUE] : Ferine
Réalisatrice : Andrea Corsini
Acteurs : Carolyn Bracken, Caroline Goodall, Paola Lavini, Elisabetta Caccamo,...
Budget : -
Distributeur : -
Genre : Drame, Epouvante-horreur, Thriller.
Nationalité : Italien.
Durée : 1h45min
Synopsis :
Alors qu’elle entame un excitant nouveau chapitre de sa vie, la riche et influente collectionneuse d’art Irene adopte un bébé par l’entremise d’une mère porteuse. Cette situation prend un virage sombre inattendu lorsqu’une tragédie pulvérise soudainement le monde d’Irene, qui est terrassée par un deuil si extrême qu’elle est submergée par des instincts violents qui la guident férocement. Elle croise la route de Dama, une trafiquante d’animaux exotiques. Dama reconnaît que Irene elle-même est devenue un prédateur imprévisible. Un lien morbide se forme entre elles. Personne aux alentours n’est en sécurité.
Ferine suit Irene (Carolyn Bracken), riche et influente collectionneuse d’art dont l’existence bascule après un événement tragique. Submergée par une douleur qu’elle ne parvient plus à contenir, la jeune femme voit progressivement émerger en elle une nature primitive et violente, qui l’éloigne du monde privilégié auquel elle appartenait. Sa trajectoire croise bientôt celle de Dama (Caroline Goodall), mystérieuse trafiquante d’animaux exotiques, qui semble capable de voir clair en elle.
Avant de devenir un long-métrage, Ferine était un court métrage réalisé par Andrea Corsini en 2019. Présenté en compétition à la Semaine de la critique de la Mostra de Venise, le film suivait déjà une femme qui dévoilait peu à peu sa nature animale. Le court-métrage a ensuite circulé dans une cinquantaine de festivals à travers le monde, remportant notamment le prix du scénario au festival Il Varco ainsi que plusieurs récompenses au FIPILI Horror Festival.
Fort de ce parcours, Corsini entreprend dès 2020 de développer une version longue du projet. Le scénario est cette fois cosigné avec Massimo Vavassori, tandis que le film bénéficie du soutien du ministère italien de la Culture, de la Film Commission Torino Piemonte et de la Lombardia Film Commission. Le tournage se déroule dans le Piémont entre septembre et octobre 2024, notamment à Cumiana et Borgo Cornalese, et s’achève en 2025. Après une première en compétition internationale au Noir in Festival de Milan en décembre de la même année, le film connaît son avant-première internationale au 30e Fantasia International Film Festival de Montréal. Il y décroche deux récompenses pour la photographie de Fabrizio La Palombara et la musique de Pino Donaggio.
La principale force de Ferine réside toutefois dans son interprète principale. Carolyn Bracken s’est imposée ces dernières années comme une figure particulièrement intéressante du cinéma de genre indépendant. Après avoir incarné une mère en proie à des troubles psychologiques dans Samhain, puis tenu un double rôle dans le très réussi Oddity, elle trouve avec Ferine un personnage à la mesure de son talent. Elle incarne Irene, femme de la haute société progressivement gagnée par une animalité sanguinaire. Bracken compose une interprétation physique et habitée, donnant corps à chaque étape de la métamorphose de son personnage. Une performance d’autant plus impressionnante qu’elle doit composer avec un scénario plutôt limité.
Andrea Corsini assume pleinement les références de son film. Ferine convoque notamment La Féline de Jacques Tourneur, dont il reprend l’idée d’une transformation animale comme métaphore, ainsi que Grave, pour cette irruption de la violence dans un univers social conventionnel. À cela s’ajoute une influence évidente du cinéma de genre italien des années 1970, dont Corsini reprend le goût pour les compositions stylisées, les couleurs travaillées et une certaine frontalité graphique. Mais là où ses modèles parvenaient à articuler esthétique et propos, Ferine peine à dépasser la citation.
Le principal problème tient à une écriture qui manque cruellement de profondeur. À mesure que le film avance, son ambition féministe se heurte à une représentation d’Irene étonnamment datée. Carolyn Bracken a beau investir pleinement son personnage, celui-ci reste largement défini par deux prismes : la maternité et la sexualité, cette dernière étant presque exclusivement envisagée dans son rapport aux hommes. Une conception particulièrement frustrante pour un film qui prétend justement interroger les normes imposées aux femmes. Lorsque Ferine cherche à s’en éloigner, il semble d’ailleurs incapable d’imaginer d’autres formes de puissance que celles traditionnellement associées au masculin. Dama, censée constituer un contrepoint à Irene, en devient ainsi la démonstration inverse.
Cette maladresse se manifeste dans le traitement de l’animalité. Les animaux qui peuplent le film ne semblent jamais véritablement exister pour eux-mêmes : ils servent avant tout de prolongement symbolique de l’Homme ou de prétexte à des séquences trash. Leur rapport au monde humain est constamment privilégié, au détriment de toute réflexion réelle sur le vivant ou sur la frontière entre l’homme et l’animal. À vouloir construire une fable féministe et naturaliste, Corsini finit ainsi par produire un film qui, sur plusieurs aspects, dit presque l’inverse de ce qu’il semble vouloir défendre.
Le paradoxe est d’autant plus regrettable que Ferine est visuellement remarquable. La photographie de Francesco Di Pierro constitue sans doute l’une des grandes réussites du film. Son travail sur les contrastes, notamment entre les tons de gris et les couleurs vives, confère aux images une véritable puissance plastique. Les espaces naturels, comme les décors brutalistes, sont filmés avec une attention constante portée à leur texture et à leur géométrie. Corsini sait créer des tableaux, installer une atmosphère et composer des séquences qui restent en mémoire.
C’est précisément ce décalage entre la forme et le fond qui rend Ferine si frustrant. Le film possède une identité visuelle forte, une actrice principale remarquable et suffisamment de matière pour nourrir une véritable réflexion sur le désir, la violence, la domination et le rapport au vivant. Mais son écriture ne parvient jamais à donner à ces éléments la profondeur nécessaire. Derrière les belles images et les ambitions affichées, le propos reste prisonnier de schémas trop simplistes et d’une vision des personnages féminins qui semble appartenir à une autre époque.
Ferine est donc un film qui séduit davantage par ce qu’il montre que par ce qu’il raconte. Andrea Corsini y affirme un univers esthétique singulier et démontre un réel savoir-faire visuel, mais il laisse échapper son sujet à force de le réduire à des symboles convenus. Un objet de cinéma de genre intrigant, parfois fascinant, mais finalement beaucoup plus frustrant que réellement dérangeant : il avait toutes les armes pour devenir une fable radicale sur l’animalité et l’émancipation, et finit surtout par révéler les limites de son propre regard.
Éléonore Tain
Acteurs : Carolyn Bracken, Caroline Goodall, Paola Lavini, Elisabetta Caccamo,...
Budget : -
Distributeur : -
Genre : Drame, Epouvante-horreur, Thriller.
Nationalité : Italien.
Durée : 1h45min
Synopsis :
Alors qu’elle entame un excitant nouveau chapitre de sa vie, la riche et influente collectionneuse d’art Irene adopte un bébé par l’entremise d’une mère porteuse. Cette situation prend un virage sombre inattendu lorsqu’une tragédie pulvérise soudainement le monde d’Irene, qui est terrassée par un deuil si extrême qu’elle est submergée par des instincts violents qui la guident férocement. Elle croise la route de Dama, une trafiquante d’animaux exotiques. Dama reconnaît que Irene elle-même est devenue un prédateur imprévisible. Un lien morbide se forme entre elles. Personne aux alentours n’est en sécurité.
Ferine suit Irene (Carolyn Bracken), riche et influente collectionneuse d’art dont l’existence bascule après un événement tragique. Submergée par une douleur qu’elle ne parvient plus à contenir, la jeune femme voit progressivement émerger en elle une nature primitive et violente, qui l’éloigne du monde privilégié auquel elle appartenait. Sa trajectoire croise bientôt celle de Dama (Caroline Goodall), mystérieuse trafiquante d’animaux exotiques, qui semble capable de voir clair en elle.
Avant de devenir un long-métrage, Ferine était un court métrage réalisé par Andrea Corsini en 2019. Présenté en compétition à la Semaine de la critique de la Mostra de Venise, le film suivait déjà une femme qui dévoilait peu à peu sa nature animale. Le court-métrage a ensuite circulé dans une cinquantaine de festivals à travers le monde, remportant notamment le prix du scénario au festival Il Varco ainsi que plusieurs récompenses au FIPILI Horror Festival.
Fort de ce parcours, Corsini entreprend dès 2020 de développer une version longue du projet. Le scénario est cette fois cosigné avec Massimo Vavassori, tandis que le film bénéficie du soutien du ministère italien de la Culture, de la Film Commission Torino Piemonte et de la Lombardia Film Commission. Le tournage se déroule dans le Piémont entre septembre et octobre 2024, notamment à Cumiana et Borgo Cornalese, et s’achève en 2025. Après une première en compétition internationale au Noir in Festival de Milan en décembre de la même année, le film connaît son avant-première internationale au 30e Fantasia International Film Festival de Montréal. Il y décroche deux récompenses pour la photographie de Fabrizio La Palombara et la musique de Pino Donaggio.
La principale force de Ferine réside toutefois dans son interprète principale. Carolyn Bracken s’est imposée ces dernières années comme une figure particulièrement intéressante du cinéma de genre indépendant. Après avoir incarné une mère en proie à des troubles psychologiques dans Samhain, puis tenu un double rôle dans le très réussi Oddity, elle trouve avec Ferine un personnage à la mesure de son talent. Elle incarne Irene, femme de la haute société progressivement gagnée par une animalité sanguinaire. Bracken compose une interprétation physique et habitée, donnant corps à chaque étape de la métamorphose de son personnage. Une performance d’autant plus impressionnante qu’elle doit composer avec un scénario plutôt limité.
Andrea Corsini assume pleinement les références de son film. Ferine convoque notamment La Féline de Jacques Tourneur, dont il reprend l’idée d’une transformation animale comme métaphore, ainsi que Grave, pour cette irruption de la violence dans un univers social conventionnel. À cela s’ajoute une influence évidente du cinéma de genre italien des années 1970, dont Corsini reprend le goût pour les compositions stylisées, les couleurs travaillées et une certaine frontalité graphique. Mais là où ses modèles parvenaient à articuler esthétique et propos, Ferine peine à dépasser la citation.
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| Fantasia Festival / IndieWire |
Le principal problème tient à une écriture qui manque cruellement de profondeur. À mesure que le film avance, son ambition féministe se heurte à une représentation d’Irene étonnamment datée. Carolyn Bracken a beau investir pleinement son personnage, celui-ci reste largement défini par deux prismes : la maternité et la sexualité, cette dernière étant presque exclusivement envisagée dans son rapport aux hommes. Une conception particulièrement frustrante pour un film qui prétend justement interroger les normes imposées aux femmes. Lorsque Ferine cherche à s’en éloigner, il semble d’ailleurs incapable d’imaginer d’autres formes de puissance que celles traditionnellement associées au masculin. Dama, censée constituer un contrepoint à Irene, en devient ainsi la démonstration inverse.
Cette maladresse se manifeste dans le traitement de l’animalité. Les animaux qui peuplent le film ne semblent jamais véritablement exister pour eux-mêmes : ils servent avant tout de prolongement symbolique de l’Homme ou de prétexte à des séquences trash. Leur rapport au monde humain est constamment privilégié, au détriment de toute réflexion réelle sur le vivant ou sur la frontière entre l’homme et l’animal. À vouloir construire une fable féministe et naturaliste, Corsini finit ainsi par produire un film qui, sur plusieurs aspects, dit presque l’inverse de ce qu’il semble vouloir défendre.
Le paradoxe est d’autant plus regrettable que Ferine est visuellement remarquable. La photographie de Francesco Di Pierro constitue sans doute l’une des grandes réussites du film. Son travail sur les contrastes, notamment entre les tons de gris et les couleurs vives, confère aux images une véritable puissance plastique. Les espaces naturels, comme les décors brutalistes, sont filmés avec une attention constante portée à leur texture et à leur géométrie. Corsini sait créer des tableaux, installer une atmosphère et composer des séquences qui restent en mémoire.
C’est précisément ce décalage entre la forme et le fond qui rend Ferine si frustrant. Le film possède une identité visuelle forte, une actrice principale remarquable et suffisamment de matière pour nourrir une véritable réflexion sur le désir, la violence, la domination et le rapport au vivant. Mais son écriture ne parvient jamais à donner à ces éléments la profondeur nécessaire. Derrière les belles images et les ambitions affichées, le propos reste prisonnier de schémas trop simplistes et d’une vision des personnages féminins qui semble appartenir à une autre époque.
Ferine est donc un film qui séduit davantage par ce qu’il montre que par ce qu’il raconte. Andrea Corsini y affirme un univers esthétique singulier et démontre un réel savoir-faire visuel, mais il laisse échapper son sujet à force de le réduire à des symboles convenus. Un objet de cinéma de genre intrigant, parfois fascinant, mais finalement beaucoup plus frustrant que réellement dérangeant : il avait toutes les armes pour devenir une fable radicale sur l’animalité et l’émancipation, et finit surtout par révéler les limites de son propre regard.
Éléonore Tain








