[CRITIQUE] : Notre Salut
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| Copyright Michigan Films & Kidam |
Réalisateur : Emmanuel Marre
Avec : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Bruno Borsu,...
Distributeur : Condor Distribution
Budget : -
Genre : Comédie, Historique.
Nationalité : Français, Belge.
Durée : 2h30min.
Synopsis :
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…
Rarement la France de Vichy, cette parodie bien réelle d'une « France libre » enveloppée par la couverture immonde du collaborationnisme exacerbé du maréchal Pétain et de ses partisans, dont la monstruosité des actes n'avaient d'égale que le pathétique de ceux qui la faisait perdurer, illusion de pouvoir pourtant tout autant soumise à la domination patronale de l'Allemagne nazie, a vu le cinéma français se pencher sur son cas, sans doute par honte (légitime) d'une nation qui, encore aujourd'hui, peine à assumer ses abominations comme ses soutiens enthousiastes à ceux qui la perpétue - pas besoin de regarder trop loin dans le rétroviseur, pour que les exemples pleuvent.
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En ce sens, avant même de s'attacher à ses qualités qui en font un film absolument remarquable, Notre Salut d'Emmanuel Marre a pour valeur d'être original en s'attaquant à un sujet aussi captivant que fertile (sans montrer radicalement l'horreur du régime ni de la guerre), la banalisation cruelle du mal, au plus près de la petitesse putassière d'un vivier d'opportunistes/arrivistes sentant que le vent inhumain et oppressant venu de l'autre côté du Rhin, était une occasion formidable pour faire son beurre en participant sans remords à sa mécanique.
Plus fort est de se dire que sa prose pointant le ridicule derrière l'horreur, tire son essence d'une histoire familiale, la petite au coeur de la Grande : les correspondances entre son arrière-grand-père paternel, humainement et idéologiquement détestable, qui a fait parti intégrante de la mascarade de Vichy, et son épouse.
De ce passé intime, le cinéaste déroule moins un drame historique académico-sophistiqué et déconnecté de la réalité - ni dans le journal intime subjectif d'une correspondance familiale -, qu'une œuvre hybride au carrefour de la sensibilité du cinéma de Rossellini et d'un esprit reportage amateur, façon pur épisode de Strip-tease sauce The Office (tournage en 16mm, qui renforce pleinement sa volonté de capturer l'essence intense du moment); une reconstitution qui s'ancre dans la vérité de son présent pour mieux sonder les arcanes lâches d'une administration sous dictature, savamment à distance d'un fonctionnaire zélé et collabo-patriote (Swann Arlaud, absolument formidable), un loser - pas de tout - magnifique et entreprenant qui tente coûte que coûte de se faire sa place sous le soleil ensanglanté nazi (quitte à embrasser une radicalité idéologique glaçante, dans son désir grotesque de « redresser » le pays), dont la narration montre aussi bien le ridicule pathétique (d'autant que l'on rit complètement de lui et des situations, jamais à ses côtés) que le cynisme profond face à la pleine conscience du moindre de ses choix/actes pour motiver son ascension sociale et ses rêves d'idéologue d'une France nouvelle.
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Une « représentation », dans le sens noble du terme, d'une période sinistre dont les échos avec plusieurs spectres de la Vème république (et encore plus son pendant Macroniste, sans pour autant oublier une extrême droite dont le discours comme la mécanique manipulatrice, est l'héritage direct de cette époque) font sensiblement froid dans le dos, Notre Salut est une pépite de drame historique tout aussi courageux et immersif que férocement moderne, qui décontenance peut-être un brin dans ses ruptures de tons comme du côté d'un montage qui aurait mérité qu'on lui taille un bon bout de gras (les 2h30 de bobine se font bien sentir), mais renverse par sa radicalité assumée (son parti pris de mise en scène en est la preuve la plus éclatante) comme sa vérité éreintante, par sa manière de ne pas diaboliser l'horreur ordinaire tout en tissant naturellement l'adhésion aux pires doctrines facistes sous couvert du patriotisme.
Du beau et puissant cinéma, rien de moins.
Jonathan Chevrier



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