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[CRITIQUE] : L'inconnue

Copyright Pathé Films


Réalisateur : Arthur Harari
Avec : Niels Schneider, Léa Seydoux, Victoire Du Bois, Lilith Grasmug,...
Distributeur : Pathé Films
Budget : -
Genre : Drame, Fantastique.
Nationalité : Français, Italien.
Durée : 2h20min.

Synopsis :
Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais personne ne le sait. Alors qu'il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit... Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue.




On avait laissé le cinéma d'Arthur Harari sous les auras tutélaires de Kurosawa et Lean, avec son Onoda - 10 000 nuits dans la jungle, mise en images de l'histoire vraie d'un soldat japonais de la Seconde Guerre mondiale affecté à une île des Philippines vers la fin du conflit avec pour mission - secrète - de résister à tout prix à l'invasion nord-américaine; mission qui, sous le poids d'un déni particulièrement carabiné, l'amènera sa résistance solitaire pendant plusieurs décennies.
Un portrait aussi lyrique que cru et sauvage que le cinéaste ancrait pourtant dans une réalité physique imposante (bien aidé par la somptueuse photographie de son frère Tom), de part la complexité folle de son cheminement psychologique, la maîtrise totale de son récit (avec pourtant près de trois heures au compteur) ou encore l'épure extrême (mais d'une précision percutante) de son vertige humain à la limite du surréalisme.
Autant dire donc que l'on attendait une expérience toute aussi hallucinée qu'hallucinante à la vision de L'Inconnue, adaptation de sa propre bande dessinée Le Cas David Zimmerman, co-signée avec son autre frère, Lucas - sacrée famille de talents donc.

Ce qu'est le film, indiscutablement, véritable bête malade dont l'audace n'a d'égale que les imperfections qu'il porte fièrement telles des cicatrices qui difforment, transforment l'idée que l'on pouvait se faire sur le papier d'un « simple » thriller paranoïaque dont le mutisme façonne le mystère tout autant qu'il le dessert; pas l'unique paradoxe d'une séance aux identités comme aux corps instables, peu aimable tant elle n'hésite jamais à placer son auditoire dans l'inconfort le plus total, à embrasser fougueusement le fantastique tout en ayant pleinement conscience que chaque porte ouverte n'apportera jamais réellement son lot de réponses - si tenté qu'elles aient ouvertes pour cela.
Le surréalisme cotonneux et trouble qui nourrit les cinémas de Charlie Kauffman comme de feu David Lynch, n'est alors jamais très loin dans cette volonté que seul le mouvement compte, le voyage moins que la - où les - destinations, au risque que le cinéaste se perde tout autant que son auditoire dans son labyrinthe tout en bouleversements existentiels, dont le parti pris d'une langueur excessivement surlignée ne fait qu'accentuer cette idée méta-filmique d'un vertige certes inconsciemment partagé, mais néanmoins fascinant (une inconnue du réalisateur comme de ses personnages, radicalement partagé à son spectateur).

D'un point de départ presque prétexte, pas moins élaboré qu'une comédie potacho-complice US usant du thème éculé du body swap (l'itinéraire d'un homme réservé et introverti à l'extrême dont le métier est de figer comme d'immortaliser le réel, un photographe qui se rend à contrecœur dans une soirée qui va littéralement bouleverser son existence, à travers sa rencontre avec une belle blonde, Eva, dont l'union pleine de vigueur de leurs deux corps amènera, étrangement, à un échange qui va au-delà de celui des fluides : le bonhomme se réveille dans la peau de sa conquête, une cinéaste en herbe...), Harari tisse une réflexion captivante sur la dépossession progressive de soi, le dépouillement d'une identité qui pousse à sa propre révision dans un corps qui n'est plus qu'un espace désacralisé (il n'est plus l'expression d'une histoire, d'une personnalité, d'une identité, d'une unité quand bien même il abrite encore une âme), où le « je » devient alors - littéralement - une inconnue puisqu'il n'est plus ce qu'il était censé être.

Une histoire de métamorphose et d'abandon, de rejet de soi et d'acceptation, d'un « je » qui devient « autre » tout en réclamant désespérément son propre corps (et l'idée, folle mais incroyablement percutante, d'un corps que l'on puisse intiment et sexuellement désirer, qui en vient à nous terroriser lorsqu'il devient notre), où d'une angoisse existentielle, Harari, non sans heurts - comme dit plus haut -, explore le profond désarroi psychologique d'une stabilité identitaire et corporelle impossible sans pour autant réussir à suffisamment nourrir émotionnellement et dramatiquement sa prose, ni à rendre pleinement justice à l'investissement de son magnifique tandem Niels Schneider/Léa Seydoux.
Si l'on attendait pas du cinéaste qu'il rationalise quoique ce soit (et, dans un sens, heureusement qu'il ne s'est pas abaissé à le faire), L'Inconnue aurait néanmoins gagné à être moins nébuleux (ce qui reste une vertu intelligente en soit, tant ce qui échappe à son auditoire le pousse à s'y replonger encore et encore) mais également un chouïa moins étiré, pour que son impact comme la fascination naturelle qu'il sait si bien susciter, n'en soit que plus fort.


Une sacrée séance néanmoins, même dans ses maladresses.


Jonathan Chevrier