[CRITIQUE] : Aucun autre choix

Réalisateur : Park Chan-wook
Avec : Lee Byung-Hun, Son Ye-jin, Park Hee-Soon, Lee Sung-min,...
Distributeur : ARP Sélection
Budget : -
Genre : Comédie, Drame, Thriller.
Nationalité : Sud-coréen.
Durée : 2h19min.
Synopsis :
Cadre dans une usine de papier, You Man-su est un homme heureux : il aime sa femme, ses enfants, ses chiens, sa maison. Lorsqu'il est licencié, sa vie bascule, il ne supporte pas l'idée de perdre son statut social et la vie qui va avec. Pour retrouver son bonheur perdu, il n'a aucun autre choix que d'éliminer tous ses concurrents.
Park Chan-wook fait indubitablement partie des réalisateurs contemporains les plus intéressants à suivre, et ce qu’on aime ou non la virtuosité apparente de sa mise en scène. Sa façon de dépeindre des violences humaines et de capter la toile si exiguë du relationnel intime en fait un auteur riche, marqué par cette maîtrise visuelle et cette ironie qui sous-tend ses œuvres avec une fragilité résonnant thématiquement. Passer du romantisme tragique de Decision to leave à une relecture du Couperet de Donald E. Westlake semble donc une trajectoire logique, appuyant une nouvelle fois son fond social avec une acidité absolument mordante.
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| Copyright 2025 CJENM ARP |
La quête de You Man-su pour retrouver un travail a évidemment de quoi résonner au vu des difficultés actuelles sur le marché de l’emploi, quel que soit le secteur. Mais la promesse d’un certain jeu de massacre n’hésite pas à dévier pour mieux mettre en exergue ce portrait d’une société si mécanisée que l’humain se voit broyé par les enjeux financiers, avec une violence qui évince toute forme d’empathie. C’est ainsi que Lee Byung-hun parvient à donner corps à ce concept, la mise en image d’une masculinité qui cherche absolument à s’accomplir dans son secteur tout en servant malgré lui de pion à un échiquier social meurtrier, déchirant encore et encore les individus.
Ainsi, la façon dont la réalisation cherche à mettre en lien ses personnages semble être une tentative de reconnexion, notamment quand You Man-su s’attaque à un homme enfermé dans sa musique passée et reproduisant son propre geste criminel, miroir d’un monde où les personnes tentent de se retrouver humainement tout en se copiant inlassablement. C’est également une quête de place qui se dessine, pas seulement celle d’un père dans une structure familiale où il se sent poids par son absence de travail mais de l’humain sur sa nature, quitte à la détruire. Le générique de fin va renforcer cette idée, celle d’une population massacrant pour le profit la nature et revenant finalement à cette mécanisation constante du monde, l’humain se devant être meurtrier, l’employé devenant robot.
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Plus qu’un plaisir de mise en scène (bien que moins outrancière que sur son précédent film), Aucun autre choix renforce Park Chan-wook comme sociologue cinématographe, capteur d’un monde acide qui dissout toute empathie sur l’autel du capitalisme meurtrier. En résulte un long-métrage déroutant, refusant la facilité mais parvenant au contraire à offrir beaucoup, trop sans doute pour ses détracteurs, et lier une virtuosité cinématographique à une densité thématique qui méritera de nombreux revisionnages. C’est irrévocable à nos yeux : il n’y a pas d’autre choix que d’apprécier pareil film sur grand écran.
Liam Debruel
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Sur le papier, voire Park Chan-wook adapter, tout comme Costa-Gavras, le roman Le Couperet de Donald E. Westlake, a quelque chose de naturel aussi bien au coeur de sa filmographie, que d'un cinéma sud-corréen particulièrement prompt à dégainer des satires sociales charnues et pertinentes - et encore plus lorsqu'elles sont enrobées d'humour noir.
Mais plus que de s'inscrire dans les pas de Bong Joon-ho et de son Parasite aux thématiques plus où moins jumelles (il n'y a pas, fondamentalement ici, de remise en question brutale des privilèges d'une bourgeoisie furieusement complaisante), le papa de Decision to Leave titille avec un poil plus de mordant la notion de lutte des classes au détour de l'angoisse douloureuse du déclassement social comme d'une mise en exergue sauvage des ravages d'un capitalisme et d'un patriarcat qui lient, inextricablement, l'estime de soi au statut économique et social.
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Le terreau parfait pour ébranler la (fausse) stabilité à la fois économique, psychologique et éthico-morale d'une figure incapable de réagir sans violence, aux épreuves que la réalité - et une société contemporaine ultra-capitaliste - lui mettent subitement en travers de sa route.
Une évidence pour un cinéaste chez qui la violence, plurielle et implacable, est la réponse la plus immédiate, irrévérencieuse et curative à un monde grotesque et de plus en plus déshumanisé.
Cadre dans une usine de papier, You Man-su (un Lee Byung-hun mémorable et pathétique) est une figure merveilleusement Chan-wookesque : son licenciement traumatisant, après trente-cinq ans de bons et loyaux services, remet brutalement en question sa dignité d'homme, son statut de patriarche et de chef de famille comme son idée du bonheur familial onirique et parfait.
Une désillusion et un abandon face auquel il ne peut répondre que par l'absurde pour renouer avec son " équilibre " passé, à savoir éliminer physiquement tous ses opposants pour briguer le job idéal.
Man-su ne lutte jamais contre la précarité mais bien la perte de son prestige social - et su confort qui va avec -, où comment non sans une ironie folle, la classe moyenne supérieure lutte aussi bien qu'elle légitime un système qui prône la brutalité pure et récompense l'individualisme et un égoïsme sourd, un abîme moral qui justifie la confusion consentie d'une société qui pousse à lier carrière professionnelle avec identité et estime de soi.
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Comédie noire et grotesque où sa mise en scène virtuose et inventive épouse organiquement un montage savamment heurté (avec, toujours, une révérence assumée à Hitchcock jusque dans ses cadrages excessivement méticuleux), tout en rendant chaque saynète meurtrière savoureusement grandiloquente, Aucun autre choix est un brillant moment de cinéma macabrement burlesque et sous tension, symbole de la capacité toujours intacte du cinéaste à saisir - non sans sarcasme - les angoisses contemporaines (notamment, et même s'il ne fait que survoler le sujet, l'impact monumentale de l'IA sur le marché du travail, qui affecte tout autant les tâches les plus mécaniques que les plus spécialisées), d'une société de plus en plus déshumanisé et déshumanisante.
En ce sens, et c'est la toute la tristesse de notre monde, son cinéma a encore de très, très beaux jours devant lui...
Jonathan Chevrier






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