[CRITIQUE] : Pillion
Réalisateur : Harry Lighton
Acteurs : Harry Melling, Alexander Skarsgård, Douglas Hodge, Lesley Sharp,...
Distributeur : Memento
Budget : -
Genre : Comédie, Drame, Érotique, Romance.
Nationalité : Britannique, Irlandais.
Durée : 1h47min.
Synopsis :
Colin, un jeune homme introverti, rencontre Ray, le séduisant et charismatique leader d’un club de motards. Ray l’introduit dans sa communauté et fait de lui son soumis.
Petit à petit, les cinémas britannique et irlandais de ces dix dernières années dessinent des variations toutes plus distinctes et uniques les unes des autres de récits LGBTQ+. Une façon à la fois d'ancrer l'homosexualité comme banale et de même valeur que toute autre romance. Mais aussi une façon de signifier qu'il y a autant de personnalités différentes que de possibilités de vivre sa sexualité. Il faut penser à Les fleurs du silence de Will Seefried, Bonus track de Julia Jackman (et co-écrit par Josh O'Connor), Unicorns de Sally El Hosaini, Sans jamais nous connaître d'Andrew Haigh, Blue Jean de Georgia Oakley, Les carnets de Siegfried de Terence Davies, Seule la terre et Ammonite de Francis Lee, Make-up de Claire Oakley, Love lies bleeding de Rose Glass, Chuck chuck baby de Janis Pugh, Silver haze de Sacha Polak.
Ce premier long-métrage de Harry Lighton s'inscrit dans cette lignée, où les romances homosexuelles ne se ressemblent pas mais convergent toutes vers un même désir de liberté (sexuelle, émotionnelle, sociale, etc). Ici, le titre Pillion convient très bien à l'approche, car ce terme désigne au siège arrière d'une moto, et fait référence à la relation sado-masochiste entre les deux personnages principaux. Il y a le dominé, Colin jeune homme introverti et vulnérable, puis le dominant, Ray motard musclé et froid. Sauf que le cinéaste ne prend pas tout cela trop au sérieux, ce n'est pas qu'une simple représentation d'un fantasme de l'amour queer / homosexuel. Parce que le film est autant un drame qu'une comédie, autant attentionné qu'extravagant.
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| Copyright Chris Harris / Memento Distribution |
Comme tous les films cités précédemment, Harry Lighton s'intéresse moins au sexe et à la sexualité, qu'à l'atmosphère qui entoure la romance. Ce n'est même pas tant les dynamiques de soumission qui sont étudiées, que l'inscription des personnages dans leur quotidien (aussi bien respectif que commun). Selon la place qu'occupe le personnage dans le couple, il lui est affecté des tâches et responsabilités différentes de l'autre. Colin entre dans un nouvel univers, pour répondre à un besoin d'affection très précis. Cet appartement, ainsi que cette communauté de motards, est quasiment comme un monde à part. Mais pas tant que cela, car Harry Lighton appuie sur l'affection des rôles que chacun se donne dans le couple, et appuie aussi sur l'ironie de certaines situations un peu trash. Ce paradoxe fonctionne parfaitement parce qu'il repose sur des prismes multiples de désirs, qui se repoussent et s'attirent tels des électrons dans un atome.
Il y a un équilibre instable et pourtant qui satisfait Colin. Comme les électrons, cette relation a une charge négative : la déshumanisation excite, l'outrance donne du plaisir, les différences d'attentes créent tout de même une complémentarité. C'est parce que Ray est à la fois une source de réconfort et de mystères, que Colin peut entrer en initiation avec sa sexualité. Poser un accord tacite et des règles apporte la chaleur dans toutes ces charges négatives. Parce que dans le quotidien décrit (qui finira par basculer dans une version plus chaleureuse justement), ne pas jouer au couple ordinaire à suivre des codes est une manière de briser la spécificité de la relation. Ainsi, chaque cadrage s'effectuant essentiellement par des plans fixes – avec de légers travellings ici et là, renvoie à l'idée de composition.
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| Copyright Chris Harris / Memento Distribution |
Même le collier en chaîne avec cadenas que porte Colin autour du cou (en miroir du collier en chaîne avec la clé correspondante que porte Ray), est à la fois un symbole ironique de cette relation de soumission, mais aussi quasiment un symbole d'art performatif. L'exemple le plus évocateur de ce principe de composition et d'ironie, est cette séquence de sexe de groupe lors d'un pique-nique. Qui est également et étrangement le pinacle émotionnel du film. Parce que ce n'est pas tant la domination en elle-même qui crée les dynamiques, mais surtout la façon dont elle se manifeste. Lorsque Colin fait connaissance pour la première fois des autres membres du collectif de motard, avec son crâne rasé, le sourire arrive très vite sur son visage, et la caméra passe à l'épaule avec une musique joyeuse. La relation entre Colin et Ray se construit pas à pas, détails par détails – non étape par étape, comme s'ils s'étaient engagés dans un chemin sans trop savoir où ils vont.
La substance de Pillion est alors dans ce que Harry Lighton formalise comme une désorientation qui n'a pas de fin. Parce que si cette relation doit se terminer, ce serait par une absence physique et non par un désaccord sur des idées ou des règles. Mais ce n'est pas une désorientation dans le sens d'être perdu ou d'errer. Il s'agit d'avancer au gré des humeurs et des événements, de choisir un chemin très personnel plutôt qu'un autre qui serait plus confortable, de choisir de rompre avec les codes de la romance et du sexe au cinéma pour donner le pouvoir aux personnages dans l'espace. Une navigation qui accepte les spécificités émotionnelles de soi, rappelant que nous sommes de simples passagers en voyage dans ce monde gigantesque, dont l'un des plus grands drames est peut-être la séparation qui se crée au fil du temps avec les personnes qui nous ont construit.
Teddy Devisme



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