[SƎANCES FANTASTIQUES] : #103. Run Sweetheart Run de Shana Feste (2022)

Courtesy of Amazon Prime Video
Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !
Féminisme sous tension et film de traque ambigu
Réalisé par Shana Feste, Run Sweetheart Run s’inscrit dans la lignée des thrillers de traque nocturne, mais revendique très clairement une lecture féministe. Présenté en première mondiale à Sundance en 2020 avant une sortie retardée par la pandémie et finalement diffusé par Amazon Prime Video en 2022, le film a connu une trajectoire chaotique, à l’image de son discours : urgent, frontal, mais parfois maladroit.
Genèse et intentions
Le projet naît dans le contexte #MeToo, alors que Hollywood tente de repenser ses récits de violence et de domination masculine. Shana Feste, connue jusque-là pour des drames romantiques plus classiques (Country Strong, Endless Love), opère ici un virage radical vers le cinéma de genre. Elle coécrit le scénario avec Keith Josef Adkins, avec l’ambition explicite de raconter une agression sexuelle du point de vue de la victime, en utilisant les codes du film d’horreur et du survival urbain.
La production du film est également marquée par un discours politique fort : certaines actrices et membres de l’équipe ont évoqué un tournage pensé comme un espace “safe”, en réaction directe aux abus systémiques révélés dans l’industrie. Run Sweetheart Run se veut ainsi moins un simple divertissement qu’un cri de colère, une transposition métaphorique de la peur quotidienne vécue par les femmes dans l’espace public.
Une prémisse simple, une symbolique lourde
Le film suit Cherie, mère célibataire et employée subalterne, qui accepte à contrecœur un dîner professionnel imposé par son patron avec Ethan, un homme riche et charismatique présenté comme un client potentiel. Ce qui commence comme un rendez-vous maladroit bascule rapidement dans l’horreur lorsqu’Ethan se révèle être une créature prédatrice, quasi surnaturelle, incarnant une masculinité violente, toute-puissante et intouchable.
Dès ses premières minutes, Run Sweetheart Run installe un rapport de domination genré très clair : Cherie est constamment rabaissée, culpabilisée, sommée d’être reconnaissante. Le film insiste sur la pression sociale qui pousse les femmes à dire oui, à ne pas “faire de vagues”, même lorsque leur instinct crie le danger. En ce sens, la scène du dîner fonctionne comme une allégorie glaçante du consentement contraint.
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| Courtesy of Amazon Prime Video |
Un féminisme frontal… parfois trop littéral
Là où le film divise, c’est dans sa manière de marteler son propos. Run Sweetheart Run choisit une approche sans nuance : tous les hommes (ou presque) sont soit complices, soit indifférents, soit ouvertement hostiles. La police, les passants, les élites économiques, tous participent à un système qui protège le prédateur et isole la victime.
Ce parti pris radical peut être lu comme une représentation subjective de l’état mental de Cherie, mais il tend aussi à appauvrir le discours. En transformant la violence patriarcale en monstre littéral, le film gagne en efficacité symbolique ce qu’il perd en complexité sociologique. Ethan n’est pas seulement un agresseur : il est immortel, protégé par un réseau masculin millénaire. Cette mythologisation, si elle est stimulante sur le papier, finit par désincarner la réalité des violences faites aux femmes.
Le féminisme du film devient alors déclaratif, parfois proche du slogan, notamment dans ses dialogues les plus explicites. Là où le genre permettrait le non-dit et la suggestion, Run Sweetheart Run choisit souvent l’énoncé brut.
Une mise en scène efficace mais répétitive
Sur le plan formel, Shana Feste démontre une réelle maîtrise de la tension. La nuit urbaine est filmée comme un labyrinthe hostile, les espaces publics deviennent des zones de danger, et la course de Cherie évoque autant After Hours que les slashers classiques. Ella Balinska livre une performance physique impressionnante, portant le film presque seule, son corps devenant le véritable champ de bataille du récit.
Cependant, la structure du film repose sur une répétition de situations : fuite, refuge temporaire, trahison, nouvelle fuite... Ce schéma, volontairement épuisant, finit par user le spectateur et diluer l’impact émotionnel. À force de vouloir faire ressentir la peur constante, le film peine à renouveler ses enjeux.
Une conclusion problématique
Le dernier acte, qui bascule dans une logique de revanche collective féminine, pose question. Si l’idée d’une sororité combattante est séduisante, son traitement précipité et symbolique donne l’impression d’un raccourci idéologique. La violence devient alors un outil de libération sans réel questionnement moral, ce qui peut sembler contradictoire avec la volonté initiale de dénoncer la brutalité masculine.
Cette conclusion divise profondément : cathartique pour certains, simpliste pour d’autres. Elle révèle surtout les limites d’un film qui veut à la fois être un manifeste, un film de genre et une parabole politique.
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| Courtesy of Amazon Prime Video |
Un film nécessaire mais imparfait
Run Sweetheart Run est un film important, non pas parce qu’il est irréprochable, mais parce qu’il ose une colère féminine rarement exprimée avec autant de rage dans le cinéma de studio. Il fonctionne comme un exutoire, une mise en images des peurs et des traumatismes collectifs, même si cette sincérité se fait parfois au détriment de la subtilité.
En définitive, le film de Shana Feste est moins une œuvre aboutie qu’un symptôme : celui d’un cinéma en transition, cherchant encore la bonne distance entre engagement politique et efficacité narrative. S’il échoue parfois à convaincre, il réussit au moins une chose essentielle : refuser le silence.
Jess Slash'Her








