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[SƎANCES FANTASTIQUES] : #102. The Woods

© Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.


Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !



#102. The Woods de Lucky McKee (2005)


Quand l’émancipation passe par la sorcellerie (évidemment)


À première vue, The Woods semble s’inscrire dans la tradition déjà bien balisée du film d’horreur adolescent : une jeune fille rebelle, un pensionnat isolé, une forêt menaçante et des phénomènes surnaturels qui viennent punir celles qui s’écartent de la norme. Mais sous cette façade de série B gothique, se cache une œuvre étonnamment riche du point de vue féministe, qui interroge la violence des institutions patriarcales, la transmission du pouvoir entre femmes et la peur très ancienne de l’autonomie féminine. Le tout, bien sûr, emballé dans une atmosphère où chaque arbre semble murmurer : « sois sage, ou brûle ».
Le film suit Heather Fasulo, adolescente indocile envoyée de force par ses parents dans un pensionnat pour jeunes filles « à problèmes », perdu au milieu des bois de la Nouvelle-Angleterre. Dès les premières minutes, le cadre est posé : Heather n’est pas déviante parce qu’elle est dangereuse, mais parce qu’elle refuse d’obéir. Elle parle trop fort, elle répond, elle ne se conforme pas. Bref, elle incarne cette figure éternellement suspecte de la jeune fille qui ne rentre pas dans le moule. La réponse parentale est classique : l’exil disciplinaire. Le pensionnat devient ainsi une extension de la famille patriarcale, un lieu chargé de corriger les corps et les esprits féminins sous couvert d’éducation morale.

© Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.

L’institution scolaire, dirigée par un personnel exclusivement féminin, pourrait laisser croire à un espace d’émancipation. Il n’en est rien. Ces femmes adultes ne sont pas les alliées des jeunes filles, mais les gardiennes zélées d’un ordre ancien. Elles reproduisent la violence symbolique et physique qu’elles ont elles-mêmes subie, incarnant cette transmission verticale de l’oppression que le féminisme n’a jamais cessé de dénoncer. Le film est d’un cynisme discret mais efficace : même sans hommes à l’écran, le patriarcat continue de fonctionner à plein régime. Comme quoi, le système n’a pas toujours besoin de ses créateurs pour survivre.
La forêt, omniprésente et inquiétante, devient rapidement un espace alternatif au pensionnat. Là où l’école impose la discipline, la forêt offre le chaos ; là où l’institution enferme, la nature appelle. Dans l’imaginaire occidental, la forêt est depuis longtemps associée à la féminité incontrôlable, à la sexualité, à la sorcellerie. Rien de surprenant donc à ce que Heather y soit attirée. Ce n’est pas un hasard narratif, mais un geste politique : l’héroïne est littéralement appelée par un espace qui échappe à la loi des hommes et par extension, à celle des femmes qui la servent.

Progressivement, The Woods révèle son véritable sujet : la sorcellerie comme métaphore du pouvoir féminin. Les enseignantes ne sont pas seulement des éducatrices sévères, mais des sorcières anciennes, ayant trouvé dans l’isolement et le secret un moyen de survivre dans un monde hostile. Leur immortalité repose sur un rituel de transfert : pour continuer d’exister, elles doivent voler la jeunesse et le corps d’une élue. On pourrait y voir une critique acerbe d’un féminisme qui aurait renoncé à la solidarité intergénérationnelle pour se maintenir coûte que coûte. L’émancipation, ici, a un prix et ce prix est payé par les plus jeunes.
Heather, désignée comme successeure potentielle, se retrouve au cœur de ce conflit. Contrairement aux autres élèves, elle ne cherche pas à s’intégrer ni à plaire. Elle résiste, encore et toujours. Cette résistance est essentielle dans une lecture féministe : Heather refuse à la fois l’ordre patriarcal incarné par ses parents et l’ordre matriarcal corrompu proposé par les sorcières. Elle ne veut pas être sage, mais elle ne veut pas non plus devenir le monstre que l’on attend d’elle. Ce refus du choix binaire est sans doute l’aspect le plus subversif du film.

© Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.

La fin de The Woods est particulièrement intéressante, car elle ne propose pas de réconciliation confortable. Heather survit, mais à quel prix ? Elle n’est pas « sauvée » par un homme, ni absorbée par une communauté bienveillante. Elle hérite d’un pouvoir qu’elle n’a pas entièrement choisi, dans un monde qui continue de craindre ce pouvoir. Le film suggère alors, avec un certain cynisme, que pour une femme, survivre signifie souvent devenir ce que l’on redoutait ou ce que les autres redoutaient pour elle.
En définitive, The Woods s’inscrit dans une tradition féministe sombre, presque désenchantée. Il ne célèbre pas naïvement la sororité, mais en montre les fractures ; il ne diabolise pas la transmission du pouvoir féminin, mais en expose les dérives. Et surtout, il rappelle que la peur de la femme libre est si profondément ancrée qu’elle finit par se manifester même dans les espaces supposément conçus pour la protéger.

Un film où les monstres ne sont pas dans les bois, mais dans les règles, ce qui, cyniquement, est sans doute la chose la plus réaliste de tout le récit.


Jess Slash'Her