[CRITIQUE] : Hamnet
Réalisatrice : Chloe Zhao
Avec : Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson, Jacobi Jupe, Joe Alwyn, Noah Jupe,...
Distributeur : Universal Pictures International France
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Britannique, Américain.
Durée : 2h05min
Synopsis :
Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché, fait la connaissance d’Agnes, jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. Mais c’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef d’œuvre universel.
Il y a de ces films dont la finalité est de prendre part à la course aux statuettes. Il y a de ces films où des acteurs et actrices en train de crier signifierait qu'ils/elles jouent merveilleusement bien. Et il y a de ces films qui commencent par un plan hiératique sur un personnage figé. Hamnet de Chloe Zhao est de tout cela. Adapté du roman poétique de Maggie O'Farrell, il n'en reste plus grand chose, selon les personnes ayant lu le bouquin. Tout retranscrire dans une adaptation n'est pas un gage de qualité, mais le film semble beaucoup dépouillé des éléments qui ont fait le succès du roman. Il faut donc s'interroger sur l'intérêt artistique / esthétique du film, au-delà d'être un nième drame d'époques en costumes sur le deuil.
De ce que l'on sait du roman, il contient une structure narrative éclatée par des changements de temporalités, une sorte d'hypnose dans son vocabulaire, des longs monologues, etc. Mais Chloe Zhao préfère une approche littérale et peu inspirée, trop appliquée d'impressionner par le biais de la technique. Pour exprimer le lien profond d'Agnes avec la nature, elle empile les tableaux figés. Aux belles scènes de cueillettes s'ajoutent d'autres plans hiératiques (à travers des branches pour capter un rayon de lumière), des visages qui se lèvent doucement vers le ciel dans le silence, des gestes ralentis qui cherche une quelconque grâce, etc. Tandis que la campagne anglaise est soigneusement mise en valeur dans son austérité matérielle, son étroitesse des champs de perception, et ses dynamiques sociales. Mais c'est dans la première partie du film, avant qu'elle ne devienne qu'un décor contextuel trop poli et distancié.
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Pourtant, l'approche du film (reprenant celle du roman) consiste à désaxer le cœur du récit, en faisant d'Agnes (épouse de William) le véritable personnage principal. Celle autour de qui tout va graviter. Une façon de redonner une place aux femmes qui entourent / auraient entouré Shakespeare. Il est regrettable que tous les personnages soient si superficiels. Agnes est la solitaire du village pointée du doigt pour ses activités, tandis que William est l'écrivain/dramaturge coincé en campagne. Chacun ne se manifeste qu'à sa parentalité : Agnes est l'épouse qui reste à la maison de campagne à souffrir, pendant que William choisit de fuir. Jusqu'à ne révéler le nom de famille de celui-ci que tardivement, comme si c'était un secret dramaturgique à percer.
La faute revient à une esthétique boursouflée et m'as-tu-vu, saturée d'ornements graphiques inutiles, pour miser davantage sur des prouesses techniques que sur sur une véritable sensibilité. Tout est fait pour impressionner, jusqu'aux prestations de Paul Mescal et Jessie Buckley, dont le jeu d'acteur•rice est trop lisible. Comme si la mise en scène était consciente d'elle-même, de ses effets grandiloquents et de la puissance émotionnelle qu'elle implique. Toute la première partie est quelque peu prometteuse, en s'attardant sur les gestes du quotidien et sur la recherche individuelle d'une place dans cet environnement. Mais même ici, Chloe Zhao ne peut pas s'empêcher d'éviter la saleté, la résilience de la pauvreté, l'obscurité, etc. Que les personnages soient autour d'un repas à table, que William soit dans sa chambre à écrire, que les figurants soient assis dans les rues, tout prend des airs de reconstitution en cosplays.
Exactement à l'image des foires où les personnages sont des répliques fossilisées. La succession de longs plans fixes frontaux, que rien ne saurait pousser au moindre mouvement, confirme cette conceptualisation du sujet. La mise en scène cherche la grâce pour la grâce. La photographie de Lukasz Zal modelée à l'état de contemplation angélique, manque de variation dans ses textures. Une succession de souffrances et de traumatismes interviennent, mais la sensibilité organique y fait terriblement défaut. Même la forêt est présentée luxuriante, quasiment immaculée. C'est quelque part en contradiction avec l'apparence de ce village rural. Chaque mouvement s'intègre au cadre, plutôt que le cadre s'adapte aux corps traversant des épreuves et sensations différentes. Tout est orchestré avec un temps d'avance sur les personnages, rendant la mise en scène principalement cérébrale et ostentatoire. La douleur a ce quelque chose de raffiné dans son évocation.
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Hamnet dicte ce qu'il faut ressentir au moment où il faut le ressenti. Le film convoque de multiples lectures simultanées qui n'existent que par accoups. S'y trouvent la parentalité et le deuil, le récit intime d'une vie rurale et la biographie fictive, l'humilité de l'environnement et le romanesque tragique, les silences et les élans lyriques de la musique de Max Richter, etc. Telle la troisième partie, avec une de la pièce "Hamlet". Il n'y a ici rien d'autre qu'une matérialisation de l'effet recherché par les deux précédentes parties du film. Le spectateur du film doit se confondre avec Agnes, bouleversée et en pleurs par la métaphore écrite par son mari. Elle vit une épiphanie face à l'œuvre, comme si elle avait mal jugée la fuite de son mari, car lui comme le film auraient bien caché leur subtilité.
Cette catharsis finale dans le théâtre pose problème. Elle insinue que la souffrance peut se guérir ou s'atténuer par la mise en scène (d'une pièce ou d'un film), banalisant la complexité des œuvres de Shakespeare à de simples retombées traumatiques. La mort et le deuil sont ici sacralisés, éclipsant la part d'organique (l'absence de la personne disparue), pour renvoyer à un concept psychologique allégorique et performatif.
Teddy Devisme



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