[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Dietrich par Sternberg
Rétrospective Dietrich par Sternberg, quand la femme prend le pouvoir, composée de quatre films diffusés en versions restaurées 2K et 4K : Shanghai Express (1931), Blonde Vénus (1932), L'Impératrice rouge (1934) et La Femme et le pantin (1935).
Distribution : La Filmothèque distribution (ex-Ciné Sorbonne)
Rares sont les comédiennes à avoir autant marqué leur époque que le septième art telles que Marlène Dietrich, beauté fascinée et fascinante au regard incroyablement magnétique, dont la grandeur du jeu n'avait d'égal que son minimalisme, une économie de gestes aboutissant à une pureté presque inégalée, une densité de nuances perceptible à l'ombre comme à la lumière d'un visage magnifique, théâtre de toutes les émotions, et d'une voix grave inimitable.
Une figure à part et pleinement consciente de l'image qu'elle renvoyait d'elle-même, insaisissable et fantastique mais aussi et surtout avant-gardiste, n'ayant jamais peur de bouleverser les codes rigides d’une industrie Hollywoodienne dont elle allait faire voler en éclats les limites étriquées à travers une impressionnante galerie de femmes fortes qui affirmaient leur indépendance au moins tout autant que leur féminité.
La firme La Filmothèque distribution, pas les derniers à être dans les bons coups, offre aux cinéphiles en mal de ressorties, quatre séances aux petits oignons qui ont émaillé sa collaboration avec le cinéaste Josef von Sternberg (qui en compte sept) : Blonde Vénus, La Femme et le pantin, L'Impératrice rouge et Shanghai Express.
Soit quatre déclinaisons d'un tandem magique, apogée baroque et fétichiste d'une Paramount alors sur le toit du monde, où la comédienne est célébrée, sublimée par la caméra obsessionnellement amoureuse d'un cinéaste qui n'a d'yeux - et à raison - que pour elle (jamais une actrice, sauf peut-être Sean Young dans Blade Runner, n'a été capable de rendre aussi hypnotique que sensuel, le simple fait de fumer une cigarette...).
Huis clos ferroviaire à la mélancolie poignante, Shanghai Express, inspiré de faits réels et vissé à hauteur de cœurs meurtris, s'attache dans une Chine secouée par la guerre civile, à conter les aternoiements d'une poignée de passagers du train reliant Pékin à Shanghai, et plus particulièrement Shanghai Lily, qui y retrouve le capitaine Harvey, qu’elle n’a cessé d’aimer depuis leur brève liaison à la confiance vulnérable, des années plus tôt.
Véritable microcosme des tourments géopolitiques et sociologiques de l'époque, le train se fait l'incarnation même d'une tragédie humaine tout autant qu'un jeu de miroirs à grande vitesse pour ses personnages, frappés par un isolement forcé qui révèle brutalement et sans réserve leurs personnalités tout en faisant voler en éclats les postures; le petit théâtre absurde de la comédie - et de la violence - humaine où se nouent deux unions passionnées.
D'un côté, une romance bouleversante aussi authentique que bouffée par l'incompréhension et de l'autre, l'opposition de deux figures féminines (Dietrich et une merveilleuse Anna May Wong) et sacrificielles distinctes - l'une est passive, l'autre armée par son désir de vengeance - mais liées par le sexisme et la brutalité des hommes (le racisme décomplexé et une agression sexuelle en prime, pour Hui Fei).
Véritable leçon technique (une gestion des cadres et de l'espace millimétrée de Sternberg) et esthétique (une photographie démente dans sa gestion du clair-obscur, de Lee Garmes), le film marque sensiblement plus la rétine que le plus magnifique Blonde Vénus, mélodrame plus léger et matiné de numéros musicaux (mais à la production bien plus houleuse), cloué aux basques d'une Dietrich furieusement courageuse et pragmatique en ancienne danseuse de cabaret venue d'Allemagne qui, pour trouver l'argent nécessaire pour soigner son chimiste de mari, gravement irradié par du radium, se décide à retourner sur scène.

Shanghai Express - Copyright Elephant Classic Films
Un choix fort qui va la mener sur la voie de la (dé)raison (en partie, car le moteur de ses actions reste la volonté de conserver l'équilibre de son cocon familial et son rôle de mère), puisque son coeur va balancer entre un époux un poil antipathique et un gentil mécène/politicard chamboulé par ses talents scéniques (enfin, on s'est compris...), prêt à lui filer sans broncher la pluie de billets verts dont elle a besoin.
Portrait désabusé tout en faste, en misère et en fuite, d'une femme qui lutte tout autant pour sa dignité que pour arracher son émancipation de la vision fantasmée qu'ont les hommes d'elle (et la violence dont elle fait l'objet, quand elle n'y correspond plus), artisans d'une déchéance sociale dont elle porte tous les stigmates avec une puissance admirable, la narration se juxtapose à la hauteur même de la mise en scène : dépouillée et radicale (jusque dans sa critique percutante du puritanisme exacerbé d'une Amérique faussement morale), la caméra de Sternberg se montrant plus clinique et tranchante, son montage plus abrupt dans ses ruptures, sa direction d'acteurs plus précise.
Plus baroque et radical se fait L'Impératrice rouge, très librement inspiré de la vie de Catherine II de Russie (puisque la narration se refuse, volontairement, à toute véracité historique pour embrasser les contours d'une fiction fantasmée) et où Sternberg transforme une Dietrich merveilleusement outrancière en figure quasi-mythique, une innocente mais ambitieuse jeune femme prisonnière d'une union royale sans amour qui va lentement mais sûrement se transformer en une calculatrice sauvage et glaciale, au moment où elle goûtera aux joies perverses d'un pouvoir corruptible et dévorant, qui contamine tous ceux qui en approchent.
Cauchemar segmenté tout aussi fiévreux et vénéneux que profondément grotesque et plastiquement grandiose, le film, jusque dans ses ruptures tonales abruptes, assume tout du long son statut de satire historique affûtée et féroce sondant méticuleusement les mécaniques tyranniques du pouvoir, vissé sur une anti-héroïne séductrice qui se laisse vampiriser par un luxe, une cruauté et une folie qui menacent continuellement de l'engloutir.
Un bijou fétichiste et tout en démesure, à l'image de la septième et ultime collaboration du tandem, La Femme et le pantin, adaptation du roman éponyme de Pierre Louÿs imbibé du folklore andalou, et qui est marquée des mêmes intentions que L'Impératrice rouge : un refus de tout réalisme, une narration embaumée dans une ironie subtile, une esthétique grandiose qui supplante parfois la puissance de sa prose.
Porté par une narration fragmentée, l'écriture décortique avec ironie autant l'artificialité qui gangrène parfois la passion amoureuse, comme les rouages du désir - flirtant parfois avec les frontières du masochisme - comme de la psychologie masculine, au détour d'un supplice que s'infligent les hommes pour devenir l'intérêt fugace, du regard d'une Queen Marlene manipulatrice juste ce qu'il faut, en ex-ouvrière d'une manufacture de tabac/danseuse de cabaret courtisée tout autant détachée qu'insaisissable.
Un portrait aussi libre et délirant d'une femme fatale/croqueuse d'hommes irrésistible, le point final beau et cohérent d'une union cinématographique folle mais, également, d'une rétrospective qui mérite amplement le temps qu'elle exige qu'on lui consacre.
Jonathan Chevrier











