[FUCKING SERIES] : Lanterns saison 1 : Une question de peur
Cela fait 15 ans que le comic book Green Lantern n’a pas eu d’adaptation en live action, depuis l’échec artistique de triste mémoire que fut le long-métrage de 2011 par Martin Campbell, avec Ryan Reynolds (qui nous le rabâche à tout bout de champ dans Deadpool) dans le rôle du plus célèbre porteur de l’anneau vert, Hal Jordan. En gestation depuis 2019, cette série, Lanterns, a réellement pris forme (après que de multiples créatifs se sont désistés du projet) en 2022, quand James Gunn et Peter Safran ont pris les commandes du DCEU, qui est devenu le DCU, et ont décidé d’inclure cette série dans la première phase de ce nouvel univers audiovisuel (films, séries…) intitulé « Dieux et Monstres » (on va y revenir). Qui de mieux, pour prendre un nouveau départ sur Green Lantern, que d’appeler le génial Damon Lindelof, Chris Mundy - pour ajouter la dimension « True Detective » prise lors de la création - et Tom King (auteur pour DC Comics, autant aimé que détesté, mais qu’ici on apprécie beaucoup). Projet se voulant audacieux et ne voulant pas choisir la voie de la facilité, surtout avec Lindelof qui prend toujours un malin plaisir à déconstruire, souvent avec malice (Watchmen ou Prometheus), les univers qu’il traite. Pari réussi donc ? Eh bien oui !
Dès le début du show, on retrouve les tropes de personnages et environnements familiers des showrunners, avec un Hal Jordan (divinement interprété par Kyle Chandler) vieillissant, aigri et solitaire (caractéristiques qui obsèdent Tom King, surtout la dernière) et un John Stewart (dont le rôle va comme un gant à Aaron Pierre), en froid avec sa famille (les problèmes familiaux chers à Lindelof), qui font équipe dans un environnement désertique (cette fois, pas de glace pour Chris Mundy, qui apporte le côté Buddy cop lors de son passage sur la saison 4 de True Detective). Ils mettent directement sur la table leur choix de couper court aux histoires galactiques pour se recentrer sur la terre ferme et les conflits idéologiques et intérieurs de ces protagonistes, en allant même chercher dans les pages des comics Green Lantern.
![]() |
| Courtesy of John Johnson/HBO Max |
J’ai lu sur vous que vous travaillez pour des hommes à la peau bleue et que, sur une lointaine planète, vous êtes venus en aide à des hommes à la peau orange et également à des hommes violets. La seule couleur de peau dont vous ne vous êtes jamais soucié, ce sont les Noirs. J’aimerais savoir pourquoi, M. Green Lantern.
C’est par cette question posée par un homme noir que, dans le numéro 76 (avril 1970) de Green Lantern, que Dennis O’Neil et Neal Adams bousculent les responsabilités et questionnent les actions ou inactions, mais également les priorités de Hal Jordan, le policier galactique au service du Corps des Green Lantern, après qu’il est intervenu pour sauver Jubal Slade, un propriétaire de logements insalubres. La seule réponse que Jordan peut sortir dans l’immédiat est : « Je ne sais pas ». Par l’intermédiaire d’un flash-back situé en 1986, Lanterns repose de manière intelligente - avec d’autres mots - cette inaction, voire l’ignorance des policiers galactiques sur les questions d'inégalités, d'oppressions, de peur d'une minorité, par l’intermédiaire de la mère de John Stewart (qu’elle tient dans ses bras) en ces termes : « Même dans l’espace, on n'est pas pris en compte », juste après que la Gardienne de l’Univers exprime un simple « Non » face à la question : « Vous connaissez les différences raciales ? ». Par deux fois, à deux temporalités différentes et dans deux médiums différents, ce corps des Green Lantern ignore le schisme des communautés et l’animosité ambiante aux États-Unis. Lorsqu’un individu est choisi par l’Anneau parce qu’il serait digne, selon des critères instaurés par les Gardiens, une question est alors posée : « Tu as peur ? ». Quand le père de John est confronté à cette question, il est pris d’une grande terreur et pousse un « oui »; l’Anneau choisit alors Hal Jordan, qui devient donc un symbole d’héroïsme pour la majorité des Terriens. Mais pour la famille Stewart, cela représente un poids, un échec, mais également de l'inégalité entre les Blancs et les Afro-américains. « Il n’a jamais eu peur de sa vie » est une phrase qui entre progressivement dans les pensées de la famille; c’est alors qu’on en revient à cette discussion dans la cuisine entre la Gardienne et la mère, et vient sur la table : « Vous comprenez que c’est injuste de demander à un Noir en Amérique s’il a peur ? ». La Gardienne de l’Univers répond : « Par Noir, vous voulez dire… Marron ? »
Au-delà de l’ignorance, le Corps ignore purement et simplement le fonctionnement de la Terre, comment sa politique fonctionne, quels sont les liens entre les personnes qui l’habitent ; les Green Lanterns ont un devoir de neutralité et de non-intervention dans la politique intérieure d’une planète ou du secteur qu’ils protègent. Les Gardiens exercent alors un contrôle; Thaal Sinestro (dont le comédien Ulrich Thomsen apporte une touche Hannibal Lecteur bienvenue au personnage), le mentor de Jordan mentionne une forme d’arrogance et dit qu’ils n’aiment pas l’ambition ou tout autre changement. On pourrait d’ailleurs parler de contrôle et d’instauration de la peur qui se reflète dès le serment spirituel : « En plein jour ou dans la nuit noire, nul mal n'échappera à mon regard. Que tous ceux qui devant le mal s'égarent, craignent la lumière des Green Lantern ! » L’univers doit être conforme aux exigences de « la politique » du Corps; ce qui est autre incarne le mal. Sur Terre, il est également question de peur et de tension idéologique, puisque l’intrigue tourne autour d’un meurtre qui serait lié aux Manhunters, une race de robots créée par les Gardiens de l’Univers, qui se sont rebellés, car leur vision de la justice est basée sur le châtiment. Nous avons donc les Gardiens, les Manhunters qui imposent leur vision de la peur, et c’est également le cas de l'humain incarné par William Macon (outil du Manhunter fugitif), véritable magnat du coin perdu du Nebraska où la tension est palpable, renforcée par le choix de l’année 2016 pour la majorité de la narration de la première salve d’épisodes, mais également par son lieu : l’État du Nebraska ayant majoritairement voté pour Donald Trump cette même année. Dès le début, on sent une hostilité envers les Green Lantern (police galactique), mais également envers les aliens, puisque les habitants pensent qu’il n’y a pas d’extraterrestres. Que ce soit l’Amérique de Reagan ou de Trump (1986-2016), la peur régit les personnes, la Terre et l’univers.
![]() |
| Courtesy of John Johnson/HBO Max |
Dans Lanterns, tout est question de peur et de la façon dont elle est utilisée ; elle régit le fonctionnement des mondes, ou plutôt des visions qui nous sont présentées. Chaque « camp » répond soit à une doctrine (Green Lantern), à une vision de la justice (Manhunter), soit à une vision du monde (humain), et pour ce dernier, il est développé dans deux lieux différents et opposés, mais répondant à la peur, comme nous l’avons vu dans le Nebraska de Trump, mais également dans la maison des Stewart. John est prédisposé à devenir un guerrier, programmé depuis sa naissance au destin que ses parents veulent lui tracer. On retrouve la famille défaillante, sources des traumatismes du personnage, qu’il va devoir surmonter, notamment en dépassant Hal Jordan. Un personnage dont les événements passés sont dévoilés au compte-goutte va dévoiler les fêlures traversées par le personnage. Dans l’épisode 7, il ramasse à la fin une balle que son père lui avait demandée de lancer pour tourner la page d’un événement lors d’un match de base-ball. Cette balle comme le fait qu’il n’a jamais cessé de penser à Sinestro, qu’il va régulièrement voir, même si c’est contraire aux ordres des gardiens, sont les marques d’un personnage qui va lentement se laisser grignoter, jusqu’à devenir le vieil aigri dont le manque de confiance (pensant que Stewart veut s’emparer de son anneau) aux personnes qui l’entoure va le conduire à condamner Rushville, blessant ses proches et notamment un John Stewart qui refuse l’anneau, ne voulant pas laisser la convoitise, ou la peur le ronger, mais ne sera qu’une étape pour que John brise la volonté des tout-puissant Gardiens, des personnes se prenant pour dieux (on y revient finalement) et laissant sa famille rentrer à nouveau auprès de lui, mais qui pour Hal conduira à sa mort par la main de Kerry Kane (Kelly Macdonald), qu’il a laissé rentrer dans sa vie après son paternel et sa première copine Carol Ferris.
Ce qui rend Lanterns fascinant, c’est de réussir à parler de puissance presque divine, ou du moins autoritaire, qui prédestine les êtres vivants en restant sur la terre ferme (certainement dû également au budget). Jusqu'au bout, la série parle de la peur, de ce qu'elle nous pousse à faire, de ce qu'elle nous inspire, pourquoi la renier revient à la convoquer, et de ce que la peur crée comme autres sentiments. Hal, Kerry, … Ils ont caché leur peur; John, quant à lui, l'a dompté. À vouloir se laisser absorbé le monde et les événements qu’il engendre, les personnages se font dévorer et blessent les autres.
Adam Herczalowski
S’il y a bien une chose que l’on peut donner au crédit des dernières productions de DC sur les petits et grands écrans, c’est à quel point les fans sont insupportables. Chaque nouvelle adaptation d’une œuvre s’accompagne de son lot de critiques sur le manque de fidélité par rapport aux matériaux originels. Or, c’est oublier le but d’une adaptation qui est de proposer une nouvelle vision d’un personnage ou d’une histoire. Ce qui est intéressant avec cet exercice, c’est de voir comment les auteur.rice.s s’approprient une œuvre pour raconter leurs histoires, et poser un nouveau regard dessus. Et sur ce point-là, Lanterns est définitivement très intéressant.
Exit les rayons verts, les costumes moulants, et les batailles cosmiques du film de 2011 que l’on préfère tous oublier (même si certains « fans » sûrement atteints de démence veulent le réhabiliter). Le trio de scénariste Chris Mundy, Damon Lindelof et Tom King posent leur intrigue dans un récit beaucoup plus humain, plus proche de la série policière et du buddy movie (enfin, buddy show ? Bref, vous avez compris). On y suit Hal Jordan (Kyle Chandler), Green Lantern de la Terre, et John Stewart (Aaron Pierre), son apprenti, qui enquêtent sur une fusillade dans une petite ville du Nebraska. Les victimes se révèlent être des aliens.
![]() |
| Courtesy of John Johnson/HBO Max |
Ainsi démarre une intrigue mystérieuse et remplie de secrets comme sait les concocter Lindelof qui n’est pas à son coup d’essai sur ce genre de œuvre. Lui qui était en partie derrière Lost et The Leftovers sait gérer les récits énigmatiques. En s’associant avec Tom King, scénariste de comics notamment connu pour ses œuvres chez DC Comics (par exemple l’excellent Supergirl : Woman of Tomorrow), il met un pied dans le monde des univers étendus. 3e série du DCU et 5e projet au total, Lanterns s’inscrit dans la grande histoire de DC initié par James Gunn avec Superman (techniquement, c’est son film The Suicide Squad et la saison 1 de Peacemaker, mais on ne sait pas trop ce qui est canon ou pas, des choses ont changer. Bref, c’est un gros bordel, donc disons juste que c’est Superman).
Et il faut avouer que comme introduction d’une part importante de la mythologie de DC, les Green Lanterns, cette série est perturbante. Même si on retrouve des éléments de ce nouvel univers (Guy Gardner que l’on avait déjà vu dans Superman, les évènements du film y sont aussi citer, etc), la série présente que très peu de choses du monde des Green Lanterns. Ou du moins, visuellement. Car cette partie de la mythologie est bien présente et importante dans cette série. Les personnages sont constamment sujets aux décisions et aux ordres des gardiens. Les scénaristes vont piocher dans des événements importants des comics (l’affrontement avec Sinestro, le massacre fait par les Manhunter qui sont d’ailleurs au centre du récit). Mais, Lanterns fait le choix de rester principalement sur Terre (ce qui arrange bien les réalisateur.rice.s qui n’ont pas forcément accès à un budget pharaonique, et ça se ressent par instant), et de faire tourner son récit autour des humains, et principalement de John Stewart.
Et c’est là où la série devient le plus intéressant. Dans ce personnage et sa construction. Cet homme qui, dès sa plus tendre enfance, a été éduqué dans l’optique d’être un Green Lantern. D’être une personne sans peur, capable d’accomplir n’importe quel ordre. Un personnage qui va être déconstruit tout au long de la série. Lanterns va interroger cette obsession d’absence de peur. Questionner l’importance des émotions. De toutes les émotions. Que ce soit la peur, l’amour, la volonté, l’espoir, il nous est impossible de vivre sans elles. Mais aussi que, en fonction d’où vient, de notre héritage, nos rapports avec ces émotions ne sont pas les mêmes.
Une thématique principale dans les comics Green Lantern d’ailleurs (comme quoi, la série n’est pas une si mauvaise adaptation). Et c’est d’autant plus intelligent de se servir du personnage de John Stewart pour tenir ce propos. Un personnage noir qui, de par sa position de minorité discriminé, a donc un rapport différent à la peur et au contrôle des émotions (parfaitement interprété par Aaron Pierre, d’un charisme rarement atteint). Une thématique abordée dans la série à plusieurs reprises (parfois de manière un peu balourde par des dialogues très appuyés).
![]() |
| Courtesy of John Johnson/HBO Max |
Hal Jordan est lui présenté comme un homme sans peur, mais pour d'autres raisons. Plus profondes et personnels, on retrouve les thématiques chères à Tom King (la dépression et la santé mentale). Se présente donc un personnage torturé, à la limite des envies suicidaires. Porté par un Kyle Chandler magnétique.
Bien loin des séries et films super-héroïques bourrés aux effets spéciaux proches de la bouillie numérique, Lanterns est avant tout un récit centré sur les humains. Vision microscopique de l’univers cosmique des Green Lanterns, Damon Lindelof propose une œuvre qui s’attarde sur les émotions. Parfois un peu balourd dans ses propos, et manquant d’un peu de budget par instant, Lanterns n’en reste pas moins touchant et intéressant. Un regard singulier sur une mythologie complexe, porté par un duo d'acteurs marquant, ce nouveau projet du DCU introduit de belles choses et annonce de bonne futur surprise.
Livio Lonardi



.jpg)










