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[SƎANCES FANTASTIQUES] : #139. Grabbers

Copyright Ascot Elite Filmverleih / Alexander Janetzko

Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70s/80s et quelques hauts faits du thriller sous tension; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !



#139. Grabbers de Kevin Lehane (2012)

Certains projets naissent d'une idée de génie surgissant dans les circonstances les plus improbables. Grabbers est de ceux-là. Tout commence lorsque Kevin Lehane, scénariste irlandais alors en plein tour du monde, se fait dévorer par des moustiques. Il entend une légende urbaine selon laquelle manger des aliments riches en vitamine B éloignerait ces insectes, ce qui lui inspire une question absurde et lumineuse : et si les moustiques avaient la gueule de bois après avoir piqué des gens ivres ? L'idée germe, mûrit, et Lehane rentre chez lui pour écrire un script dont le postulat central est aussi simple qu'hilarant, pour survivre à une invasion de monstres extraterrestres allergiques à l'alcool, il faut être complètement ivre. Ce scénario écrit à titre spéculatif en 2008 finit par figurer en tête de la prestigieuse Brit List, ce classement annuel des meilleurs scripts britanniques non produits, avant d'atterrir sur le bureau des productrices Tracy Brimm et Kate Myers, qui le lisent d'une traite et tombent immédiatement amoureuses du projet. La production est lancée fin 2010 avec le soutien du UK Film Council et de l'Irish Film Board, et le tournage se tient en Irlande, principalement dans le comté de Donegal, durant l'un des hivers les plus rudes que le pays ait connus depuis un siècle.

Jon Wright, réalisateur nord-irlandais dont c'est le deuxième long-métrage, s'empare du projet avec une intelligence rare. Là où tant d'autres auraient cédé à la facilité de la parodie, Wright choisit la sincérité. Il ne se moque pas du genre, il l'aime, et cet amour transparaît dans chacun de ses plans. Il puise dans les films de monstres des années 1950, dans l'esprit de Tremors ou de Gremlins, sans jamais singer ses modèles mais en les digérant pour produire quelque chose de résolument personnel et ancré dans une identité irlandaise authentique. Avant le tournage, il pousse même l'exigence jusqu'à emmener ses deux acteurs principaux passer une soirée arrosée, caméra au poing, afin qu'ils observent et intègrent leurs propres comportements d'ivrognes pour les restituer à l'écran.

Copyright Ascot Elite Filmverleih / Alexander Janetzko

Ce soin apporté aux interprètes porte ses fruits de manière éclatante. Richard Coyle, que l'on avait découvert dans la série Six Sexy, incarne Ciarán O'Shea, le garda local au charme de canaille perpétuellement aviné, avec une décontraction naturelle et une autodérision qui rendent le personnage instantanément attachant malgré ses défauts évidents. Face à lui, Ruth Bradley compose une Lisa Nolan, jeune policière rigoriste débarquant de Dublin, avec une précision et une générosité remarquable. Son arc, passer de la fonctionnaire coincée à l'héroïne alcoolisée et libérée, est l'un des ressorts comiques les plus jouissifs du film, et Bradley s'y investit corps et âme avec un sens du timing comique épatant. La dynamique entre ces deux protagonistes, construite sur un classique mais efficace rapport de contraires, fonctionne à merveille. Russell Tovey, dans le rôle du scientifique légèrement dépassé par les événements, apporte une troisième couleur bienvenue à ce duo. Quant à Lalor Roddy en vieux pêcheur irlandais jamais tout à fait dégrisé, il vole littéralement toutes ses scènes avec une présence comique irrésistible.

Ce qui rend Grabbers véritablement réussi, c'est l'équilibre délicat qu'il parvient à maintenir entre ses différentes composantes. L'humour y est omniprésent mais jamais au détriment de la tension. Les créatures sont menaçantes, les attaques ont un réel impact, et les enjeux sont crédibles, du moins dans le cadre que le film se donne. La scène centrale, celle où toute la population de l'île doit se soûler collectivement dans le pub local pour survivre à la nuit, est un morceau de comédie de situation d'une efficacité jouissive, à la fois logique dans son absurdité et parfaitement exécutée dans son escalade. Le film déploie aussi une vraie tendresse pour ses personnages secondaires, cette galerie de villageois irlandais hauts en couleur qui peuplent l'île fictive d'Erin Island avec une générosité d'écriture peu commune dans le genre.
Sur le plan technique, Grabbers impressionne considérablement pour un budget d'environ cinq millions de dollars. Les effets spéciaux numériques, supervisés par Shaune Harrison et Paddy Eason, qui recevront une nomination aux Fangoria Chainsaw Awards pour leur travail, sont d'une qualité bien supérieure à ce que l'on attend habituellement d'une production de cette envergure. Les créatures, ces céphalopodes extraterrestres visqueux et tentaculaires, bénéficient d'un design soigné qui les rend à la fois grotesques et étrangement fascinantes.

Copyright Ascot Elite Filmverleih / Alexander Janetzko

La photographie de Trevor Forrest restitue magnifiquement les paysages sauvages du Donegal, ses côtes battues par les vents et ses ciels de plomb, offrant un cadre visuel qui oscille entre la carte postale irlandaise et l'ambiance poisseuse propice à l'horreur. La partition de Christian Henson accompagne tout cela avec efficacité, sachant jouer de la montée dramatique comme de l'allègement comique. Le tout est monté avec une fluidité exemplaire par Matt Platts-Mills, qui donne au film un rythme constant sans jamais laisser la machine s'emballer ou s'essouffler.

Révélé au Festival de Sundance en janvier 2012 avant de triompher dans les festivals de genre, Prix du Public à Strasbourg, double récompense au NIFFF, Grabbers s'est construit une réputation de film culte pleinement méritée. Il s'agit d'une œuvre qui croit en ses propres idées, qui respecte son public et son genre, et qui délivre exactement ce qu'elle promet avec un plaisir communicatif. Une leçon de cinéma populaire intelligent.


Jess Slash'her