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[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #170. Chung Hing sam lam

Copyright The Jokers Films

Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !




#170. Chungking Express de Wong Kar-wai (1994)


Chungking Express est un film rare qui donne l'impression d'avoir été tourné dans un état de grâce, une œuvre légère et profonde à la fois, mélancolique et jubilatoire, qui capture quelque chose d'insaisissable sur la solitude urbaine, le désir et le temps qui passe avec une liberté et une sensibilité absolument unique. Réalisé en 1994 par Wong Kar-wai, cinéaste hongkongais alors en pleine gestation de son chef-d'œuvre In the Mood for Love, le film naît dans des conditions de production aussi improbables qu'enthousiasmantes, et cette improbabilité fondatrice imprègne chacun de ses plans d'une énergie et d'une spontanéité qui n'appartiennent qu'à lui.

La genèse du projet est l'une des plus singulières de l'histoire du cinéma contemporain. Wong Kar-wai tourne Chungking Express en parallèle de la post-production des Cendres du temps, fresque wuxia monumentale et épuisante dont le tournage l'avait laissé à bout de forces et d'inspiration. Pour se ressourcer et retrouver le plaisir immédiat de filmer, il décide de tourner un film en quelques semaines seulement, sans scénario préétabli, avec une équipe réduite et des moyens modestes, dans les rues et les espaces de Hong Kong qui lui sont les plus familiers. Cette façon de travailler, improvisée, instinctive, presque documentaire par moments, donne au film une texture et une vitalité incomparable, celle d'une œuvre qui se découvre elle-même au fur et à mesure qu'elle se fait, qui avance à tâtons vers quelque chose qu'elle ne sait pas encore tout à fait nommer. Le résultat est un film en deux parties distinctes mais reliées par des thèmes communs : l'amour manqué, l'attente, la transformation, le deuil des relations perdues… qui fonctionnent ensemble comme deux variations sur un même motif musical.

Le casting réunit des acteurs qui apportent chacun une présence et une énergie unique. Brigitte Lin, star du cinéma mandarin au sommet de sa gloire et à l'aube de sa retraite, incarne dans la première partie une mystérieuse trafiquante de drogue en imperméable blond et lunettes de soleil. Un personnage fantomatique et énigmatique dont la beauté froide et distante contraste magnifiquement avec la chaleur humide et grouillante de Chungking Mansions. Sa présence a quelque chose d'un mirage, d'une apparition, et Lin lui donne une densité et une mélancolie qui débordent largement les exigences du rôle. Tony Leung Chiu-wai, dans la seconde partie, compose un policier doux et rêveur dont la solitude ordinaire et l'humour discret en font l'un des personnages les plus attachants du cinéma de Wong Kar-wai. Son jeu tout en intériorité et en retenue, ses monologues adressés aux objets inanimés de son appartement (les serviettes, les savons, les boîtes de conserve auxquels il parle comme à de vieux amis), atteignent une poésie et une tendresse qui désarment complètement. Faye Wong, dans le rôle de la serveuse espiègle et rêveuse qui s'éprend de lui, est une révélation absolue, une présence électrique et solaire dont l'énergie débordante illumine chaque scène et dont le sourire irrésistible est l'une des images les plus joyeuses du cinéma des années quatre-vingt-dix. Takeshi Kaneshiro, enfin, dans la première partie, offre une performance d'une fraîcheur et d’une mélancolie touchante en policier largué par sa petite amie qui s'invente des rituels absurdes pour conjurer le chagrin.

Copyright The Jokers Films

Ce qui fait la beauté proprement bouleversante de Chungking Express, c'est sa façon de saisir le mouvement perpétuel de la vie urbaine tout en y trouvant des espaces de suspension et de contemplation d'une douceur infinie. Wong Kar-wai filme Hong Kong comme personne ne l'avait fait avant lui. Non pas comme un décor ou un cadre, mais comme un organisme vivant, pulsant, dont les rues encombrées et les espaces confinés sont autant de métaphores de l'intériorité de ses personnages. La caméra de Christopher Doyle, complice indispensable de Wong Kar-wai depuis ses débuts, est d'une inventivité constante, passant de l'hyperactivité de l'image floue et fragmentée aux plans fixes d'une sérénité contemplative avec une fluidité qui n'appartient qu'à eux. Doyle invente pour ce film une esthétique du mouvement et de la lumière qui a influencé des générations de cinéastes. Ces images saturées et tremblantes, ces visages saisis dans le flou de la vitesse, ces néons qui saignent dans la nuit humide de Hong Kong constituent un langage visuel immédiatement reconnaissable et d'une beauté absolument envoûtante.

Sur le plan technique, Chungking Express est une démonstration paradoxale : un film qui fait de ses contraintes des atouts, qui transforme la modestie de ses moyens en liberté formelle et en audace visuelle. La technique du step-printing, qui consiste à imprimer certaines images plusieurs fois pour créer un effet de ralenti saccadé est utilisée avec pertinence, donnant aux séquences les plus intenses une qualité hypnotique et onirique qui les distingue du reste du film avec une efficacité saisissante. Le son, enregistré en direct avec une fidélité et une richesse qui contribuent puissamment à l'immersion, mêle les bruits de la ville, les voix des personnages et une bande musicale d’un éclectisme jubilatoire des Mamas and the Papas à Dennis Brown en passant par Faye Wong reprenant Dreams des Cranberries en cantonais, chaque choix musical est d'une justesse et d'une sensibilité qui font de la bande-son du film l'une des plus mémorables et des plus aimées du cinéma contemporain.

Chungking Express est au fond un film sur la consolation, sur la façon dont on se remet d'un amour perdu, dont on réapprend à désirer, dont on trouve dans les petits rituels du quotidien une raison de continuer. Wong Kar-wai dit tout cela sans jamais peser, sans jamais appuyer, avec une légèreté et une grâce savoureuse. Un film qui reste, longtemps après le visionnage, comme une lumière douce et persistante dans la mémoire.


Jess Slash'Her