Breaking News

[COEURS D♡ARTICHAUTS] : #42. Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Copyright United International Pictures (UIP)

Parce que l'overdose des téléfilms de Noël avant même que décembre ne commence, couplé à une envie soudaine de plonger tête la première dans tout ce qui est feel good et régressif, nous a motivé plus que de raison à papoter de cinéma sirupeux et tout plein de guimauve; la Fucking Team vient de créer une nouvelle section : #CoeursdArtichauts, une section ou on parlera évidemment de films/téléfilms romantiques, et de l'amour avec un grand A, dans ce qu'il a de plus beau, facile, kitsch et même parfois un peu tragique.Parce qu'on a tous besoin d'amour pendant les fêtes (non surtout de chocolat, de bouffe et d'alcool), et même toute l'année, préparez votre mug de chocolat chaud, votre petite (bon grande) assiette de cookies et venez rechauffer vos petits coeurs de cinéphiles fragiles avec nous !


#42. Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (2004)


Eternal Sunshine of the Spotless Mind est une œuvre qui vous habite longtemps, qui continue de travailler en silence, de poser des questions sans réponse sur l'amour, la mémoire et ce qui nous constitue en tant qu'êtres humains. Sorti en 2004, ce chef-d'œuvre discret et fulgurant est le fruit d'une rencontre entre deux esprits singuliers et complémentaires : le scénariste Charlie Kaufman, dont le génie tortueux avait déjà produit Dans la peau de John Malkovich et le réalisateur Michel Gondry, cinéaste français issu du clip musical, dont l'imagination visuelle débordante et l'attachement profond à l'artisanat allaient trouver ici leur expression la plus accomplie et la plus émouvante.

La genèse du projet est elle-même une histoire fascinante. C'est le producteur Anthony Bregman qui réunit Kaufman et Gondry, pressentant que leurs univers, en apparence très différents, pourraient engendrer quelque chose d'unique. Kaufman arrive avec une idée vertigineuse : une entreprise, Lacuna Inc., propose à ses clients d'effacer chirurgicalement de leur mémoire le souvenir d'une relation amoureuse douloureuse. Joel Barish, personnage introverti et mélancolique, découvre que son ex-petite amie Clementine a eu recours à cette procédure pour l'oublier. Blessé, il décide d'en faire autant, mais au cœur même de l'effacement, alors que ses souvenirs disparaissent les uns après les autres, il réalise qu'il ne veut pas l’oublier. Le scénario, récompensé par un Oscar en 2005, est un prodige d'architecture narrative : non-linéaire, labyrinthique, émotionnellement dévastateur, il parvient à rendre la mécanique cérébrale de la mémoire à la fois concrète et poétique, sans jamais sacrifier la chaleur humaine à l'exercice de style.

Copyright United International Pictures (UIP)

Michel Gondry, à qui l'on devait des clips inoubliables pour Björk, Daft Punk ou The Chemical Brothers, apporte à ce matériau exigeant une sensibilité visuelle sans équivalent. Là où d'autres réalisateurs auraient pu tomber dans le piège du film cérébral et froid, Gondry insuffle une chaleur, une tendresse, une fantaisie douce-amère qui rendent l'expérience physiquement ressentie. Son approche repose sur un principe fondamental : chaque fois que c'est possible, réaliser les effets en caméra, en plateau, avec des artifices artisanaux plutôt que numériques. Cette philosophie donne au film une texture, une imperfection délibérée qui épouse parfaitement la nature fragmentaire et faillible de la mémoire humaine.

Jim Carrey, dans le rôle de Joël, réalise ce qui est sans doute la performance de sa carrière. Loin de ses excès comiques habituels, il incarne un homme ordinaire, timide, profondément vulnérable, avec une retenue et une justesse qui désarment complètement. On le voit pleurer, se recroqueviller, lutter avec un désespoir muet contre l'effacement de ce qu'il aime et chaque instant sonne absolument vrai. Kate Winslet, en Clémentine, est son exact contrepoint : impulsive, fantasque, habitée d'une énergie solaire et inquiète à la fois, elle crève littéralement l'écran à chaque apparition. Leurs scènes ensemble atteignent une vérité rare dans le cinéma romantique, celle de deux êtres imparfaits qui s'aiment maladroitement, qui se blessent et se manquent, et dont la relation, précisément parce qu'elle est abîmée, semble d'autant plus précieuse. Autour d'eux gravite une constellation d'acteurs formidables : Kirsten Dunst, touchante et fragile, Tom Wilkinson en docteur ambigu, Elijah Wood en technicien trouble, et surtout Mark Ruffalo, dont la nonchalance naturelle apporte une légèreté bienvenue.

Copyright United International Pictures (UIP)

Ce qui fonctionne avec une efficacité absolue dans Eternal Sunshine, c'est la manière dont le film parvient à rendre visible l'invisible, la dissolution progressive d'un souvenir, l'effritement d'un visage aimé, la disparition d'une rue familière. Gondry traduit ces abstractions en images concrètes d'une inventivité constante : des décors qui s'effondrent en temps réel, des visages qui se brouillent, des pièces qui se vident, des corps qui disparaissent dans le blizzard. La séquence sur la plage gelée de Montauk, qui ouvre et referme le film, est l'une des plus belles de tout le cinéma des années 2000. Une image de solitude et de désir si puissante qu'elle reste gravée durablement dans la mémoire du spectateur.

Sur le plan technique, le film est une merveille de modestie calculée. La photographie d'Ellen Kuras, cheffe opératrice de talent, baigne l'ensemble dans une lumière hivernale et blafarde, des teintes délavées et des contrastes doux qui donnent à chaque image l'apparence d'un souvenir légèrement passé, d'une photo trouvée au fond d'un tiroir. La palette chromatique change subtilement selon les époques et les états émotionnels des personnages, guidant le spectateur à travers le labyrinthe temporel sans jamais l'égarer. La musique de Jon Brion, compositeur fétiche de Paul Thomas Anderson, est une partition délicate, légèrement mélancolique, aux accents de boîte à musique et de piano fragile, qui accompagne le film comme une présence bienveillante sans jamais s'imposer.

Copyright United International Pictures (UIP)

Eternal Sunshine of the Spotless Mind est un film sur ce que l'on choisit de garder et ce que l'on choisit d'oublier, sur la douleur comme condition nécessaire de l'amour, sur le fait que nos cicatrices nous appartiennent autant que nos joies. Il pose, avec une grâce et une intelligence rare, une question fondamentalement humaine : si vous pouviez tout recommencer en sachant que cela ferait à nouveau mal, le feriez-vous ? La réponse du film, murmurée dans les dernières images, est à la fois déchirante et lumineuse. C'est la marque des grandes œuvres.


Jess Slash'Her