Breaking News

[CRITIQUE/RESSORTIE] : Kwaïdan


Réalisateur : Masaki Kobayashi
Avec : Michiyo Aratama, Misako Watanabe, Rentarô Mikuni,...
Distributeur : Carlotta Films
Budget : -
Genre : Epouvante-horreur, Fantastique.
Nationalité : Japonais.
Durée : 3h03min

Date de sortie : 15 mai 1965
Date de ressortie : 1er juillet 2026

Synopsis :
Quatre histoires de fantômes issues du folklore japonais.

Les Cheveux noirs : Un samouraï choisit d’abandonner sa femme pour fuir la pauvreté et épouse la fille d’un riche gouverneur. Hanté par le souvenir de son premier amour, il finit par retourner sur ses pas...
La Femme des neiges : Pris dans une tempête de neige, deux bûcherons trouvent refuge dans une cabane. Le plus jeune voit son compagnon mourir sous le souffle glacial d’une mystérieuse femme, qui fait promettre au survivant de ne jamais révéler cette histoire à quiconque...
Histoire de Hoichi sans oreilles : Un jeune aveugle du nom de Hoichi est recueilli par des moines près de la baie de Dan-no-ura, théâtre d’une sanglante bataille qui opposa jadis les clans Heike et Genji. Par son chant, Hoichi va réveiller les fantômes des vaincus...
Un bol de thé : Un samouraï voit apparaître le visage d’un homme au fond de son bol de thé. Agacé, il chasse au plus vite cette vision qui semble le narguer. Bientôt, l’homme fait son apparition en chair et en os...





Lancée dans une célébration affûtée du cinéma asiatique depuis que le soleil pointe un peu trop le bout de son nez, la firme Carlotta Films, toujours dans les bons coups, enchaînent les ressorties qui vendent gentiment du pâté ces dernières semaines (la rétrospective Traque, Samouraïs et Yakuzas : 5 films cultes du studio japonais Kadokawa, composée de Chasse à l’homme : La rivière de rage, La Preuve d'un homme et Survie en pleine nature de Jun'ya Satô, mais également Les Guerriers de l'Apocalypse de Kosei Saito et Sailor Suit and the Machine Gun de Shinji Sōmai; le doublé R.R.R/Eega, la mouche vengeresse de S.S. Rajamouli; Macho Dancer de Lino Brocka), et dégaine en ces premières heures de juillet, peut-être sa plus grosse séance de la saison.

Copyright Carlotta Films

Oeuvre atypique d'un cinéaste qui ne l'était pas moins (mais qui tranchait mignon avec un cinema tourné jusqu'ici vers le drame rugueux et engagé), justement considéré comme l'un des monuments du cinéma fantastique - pas uniquement nippon -, profondément avant-gardiste dans son rapport au son (fruit des sonorités merveilleusement moderne du grand Takemitsu Tōru), Kwaïdan de Masaki Kobayashi, moins film à sketchs que symphonie spectrale en quatre temps inspirée des écrits du folkloriste Lafcadio Hearn/Yakumo Koizumi - le recueil Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges -, qui capture la complexité hypnotique comme la puissance agressive d'être hanté, tourmenté par les manipulations/exactions d'un monde opaque et inflexible mais surtout réel, en pensant la hantise comme un vrai état existentiel (la mort est un état naturel de toute existence), presque comme une manifestation karmique.

Quatre segments comme autant d'histoires dont la liaison est stylistique et non narrative, même si plusieurs s'articulent autour du thème de l'amour contrarié comme de la notion de culpabilité (Les Cheveux noirs, qui voit un samourai abandonner sa femme par dégoût de sa condition et de sa pauvreté, qui se marie avec la fille d'une riche famille pour devenir riche avant de réaliser - trop tard - que l'amour est plus important, et de revenir - trop tard bis - auprès de sa première épouse; La femme des neiges, où un bûcheron et son ami, lors d'une tempête, croise la route d'une mystérieuse femme fantomatique qui tue le second de son souffle glacé et laisse vivre le premier, mais il ne doit répéter à personne ce qu'il a vu; Hoïchi sans oreilles, où un jeune musicien aveugle recueilli dans un monastère, s'absente chaque nuit pour suivre un étrange guerrier et chanter au maître de celui-ci l'épopée de la bataille qui se déroula dans la baie quelques siècles plus tôt; Dans un bol de thé, qui narre les aléas d'un écrivain qui retranscrit une histoire où un samouraï qui, en regardant dans sa tasse de thé, aperçoit le reflet d'un autre, qu'il croisera physiquement quelques temps plus tard).

Copyright Carlotta Films

S'ils ne brillent pas par une écriture dense et complexe (une anthologie fantomatique dont chaque strate - les deux premières étant un gros cran au-dessus des deux dernières, à tous les niveaux - est frappé d'une simplicité narrative jamais réellement bousculée), c'est bien par le choc esthétique et sensoriel qu'ils s'impriment durablement dans la rétine de leur auditoire, quatre songes oniriques et irréels au rythme lancinant (mais jamais ennuyé ni ennuyeux) comme autant de transes mystiques et hypnotiques, comme autant de leçons sur le sens du cadre, dans la gestion des couleurs et de la lumière, le jeu des ombres, palettes essentielles pour distiller un malaise tout aussi constant qu'enivrant, pour graver dans le marbre de la pellicule une horreur plus obsédante que terrifiante.

Ce que le kaidan eiga nous a offert de plus audacieux, de plus étourdissant visuellement et, peut-être, de plus beau.


Jonathan Chevrier