[CRITIQUE/RESSORTIE] : Riz Amer / Pâques Sanglantes
Riz Amer (1949) et Pâques sanglantes (1953) de Giuseppe de Santis, distribués par Les Acacias en versions restaurées 4K.
Réalisateur : Giuseppe de Santis
Avec : Doris Dowling, Vittorio Gassman, Silvana Mangano…
Distributeur : Les Acacias
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Italien.
Durée : 1h50min
Date de sortie : 7 octobre 1949
Date de reprise : 17 juin 2026
Synopsis :
Après avoir volé un collier, un jeune voyou, Walter, et sa complice, Francesca, se mêlent à un convoi de travailleuses qui part vers les rizières. Reconnu par la police, Walter est contraint de se cacher tandis que Francesca réussit à passer pour une des femmes qui partent travailler. Mais Silvana, une travailleuse, va, pour son malheur et celui de Walter, s'intéresser à leur histoire.
À l'aube d'une transition post-Seconde guerre mondiale, point de départ de ce qui sera les deux décennies de l'hégémonie quasi-totale du cinéma italien sur le septième art mondial (passé l'âge d'or, Hollywood reprendra réellement la main face à l'industrie ritale qu'au début des années 70), les premiers pas en tant que cinéaste de Giuseppe De Santis ne sont finalement pas si étrangers de ceux de Michelangelo Antonioni, eloigné juste ce qu'il faut d'un néoréalisme conventionnel (où l'expression de la vérité du réel primait sur quasiment tout) mais déclinant, porté par les maîtres Rossellini, Visconti ou encore De Sica.
Deux cinéastes ayant choisit, consciemment, un chemin un poil plus opposé et résolument plus existentiel (ou, tout du moins, plus centrée sur la conscience individuelle), à travers des oeuvres qui même si elles prennent racines du genre néoréaliste, incarnent des voyages créatifs plus abstrait et peut-être moins austère, moins nourrit par le désir de composer des expériences sensorielles et plus enclines à dresser des points de concordance avec un cinéma dit plus « populaire », notamment à travers une mise en scène plus ample et spectaculaire - pas dans le sens pompeux du terme, évidemment.
Un pont honnête et authentique entre un cinéma d'auteur et un cinéma plus traditionnel.
Passé l'excellent Chasse tragique, son premier long-métrage en solo déjà sensiblement imbibé par les codes du cinéma ricain dans sa structure dramaturgique (sa peinture sociale est à la lisière du western Fordien), de Santis enchaînait avec ce qui est, à n'en pas douter, son plus bel effort : Riz Amer, à l'érotisme/sensualité encore plus affirmée, fusion parfaite (et ce dès une ouverture qui a tout d'une vraie profession de foi virtuose) entre le témoignage sociologique à la lisière du documentaire et le film noir en plein âge d'or dont il reprend scrupuleusement tous les codes - avec même un doigt de comédie musicale -, au coeur d'une rizière aux douloureux contours de prison à ciel ouvert écrasé par un soleil de plomb.
Un cadre où la trame mélodramatico-policière pourtant captivante (un malfrat en fuite confie le précieux collier qu'il a volé à sa petite amie qui, pour se fondre dans la foule d'une gare, se joint spontanément à un groupe de femmes travaillant dans les rizières, en route pour la plaine du Pô), se dissout en (grande) partie dans la beauté de sa fable morale un chouïa presque insouciante avec un regard contemporain mais intimement authentique (un utopisme face auquel le cinéaste ne s'est jamais réellement caché), nourrit qu'elle est autant par un affûté et réaliste constat social sur une condition féminine à la solidarité exacerbée (les mondine, ouvrières saisonnières férocement exploités, frappées par un dur labeur auquel les hommes se refusent et qui chérissent en elles tout un savoir ancestral, dont le cinéaste décortique le quotidien avec une méticulosité rare, au plus près de corps presque trop sensualisés et d'une boue qui habite tous les pores), que par un merveilleux portrait de femmes sublimes et résilientes.
Deux figures opposées mais complémentaires (jusque dans leurs origines modestes, que l'une va fuir dans la criminalité avant de retrouver le droit chemin, là où l'autre, plus insouciante mais néanmoins débrouillarde, va succomber à la tentation de dépasser sa maigre condition de travailleuse clandestine), dans un chassé-croisé où chacune va se transformer au contact de l'autre (jusqu'à, symboliquement, nouer une renaissance de l'une à travers la mort de l'autre), alors que l'image du prolétariat pleine de vertus va se voir douloureusement pervertie par l'amoralité citadine et la convoitise d'un pouvoir - l'argent - qui détruit tout.
Un film de valeurs qui trouve sa force dans sa simplicité comme dans la maîtrise de sa mise en scène, sûre de ses effets comme de sa direction d'acteurs, d'un Vittorio Gassman parfait en amant manipilateur à une touchante Doris Dowling, en passant par une sculpturale Silvana Mangano.
Tout aussi intense et fermement ancré dans le monde rural se fait son film suivant, Pâques sanglantes, plus proche thématiquement de Chasse Tragique (jusque dans ses accents westerniens en diable) mais avec une approche visuelle définitivement plus sophistiquée (dans la continuité cette fois, de Riz Amer), à la fois sensiblement plus théâtrale dans sa relation avec ses personnages (De Santis épouse leur moindre mouvement avec un dynamisme presque vorace) et radicale (quitte à paraître artificielle pour certains) dans la chorégraphie que la caméra avec sa distribution vedette - au jeu malheureusement pas toujours frappé de la même justesse.
Un ballet qui se fait captivant au coeur de la Ciociaria (les terres d'origine du cinéaste, un nom populaire péjoratif donné à certains territoires pauvres du sud-est de Rome), qui supplante même l'aspect un peu plus manichéen de son écriture, de sa narration (tournant autour d'un amour impossible et de la vengeance d'un berger qui, de retour de la guerre, découvre que son troupeau a été volé par le grand propriétaire de la région) à l'exposition de sa morale (une opposition de valeurs entre la loyauté prolétaire écrasée par l'injustice et l'indignité oppressive et impunie des plus riches, adoubés par un pouvoir corrompu), maladresses allant de pair avec un final un poil ampoulé et une érotisation féminine une nouvelle fois exacerbée - mais moins « justifiée » que pour Riz Amer.
Une (re)découverte qui défend cela dit chèrement son pesant de pop-corn, moins que son aîné certes, mais au sein d'une fin de printemps/début d'été chargée comme une mule en ressorties, les deux envoient suffisamment du pâté cinématographique pour ne pas faire l'erreur de passer à côté.
Jonathan Chevrier
***
Avec : Doris Dowling, Vittorio Gassman, Silvana Mangano…
Distributeur : Les Acacias
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Italien.
Durée : 1h50min
Date de sortie : 7 octobre 1949
Date de reprise : 17 juin 2026
Synopsis :
Après avoir volé un collier, un jeune voyou, Walter, et sa complice, Francesca, se mêlent à un convoi de travailleuses qui part vers les rizières. Reconnu par la police, Walter est contraint de se cacher tandis que Francesca réussit à passer pour une des femmes qui partent travailler. Mais Silvana, une travailleuse, va, pour son malheur et celui de Walter, s'intéresser à leur histoire.
***
Réalisateur : Giuseppe de Santis
Avec : Raf Vallone, Lucia Bosè, Folco Lulli,…
Distributeur : Les Acacias
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Italien.
Durée : 1h43min
Date de sortie : 29 mai 1953
Date de reprise : 17 juin 2026
Synopsis :
De retour chez lui, un soldat s'apercoit qu'un paysan l'a dépouillé de ses biens et convoite sa fiancée.
À l'aube d'une transition post-Seconde guerre mondiale, point de départ de ce qui sera les deux décennies de l'hégémonie quasi-totale du cinéma italien sur le septième art mondial (passé l'âge d'or, Hollywood reprendra réellement la main face à l'industrie ritale qu'au début des années 70), les premiers pas en tant que cinéaste de Giuseppe De Santis ne sont finalement pas si étrangers de ceux de Michelangelo Antonioni, eloigné juste ce qu'il faut d'un néoréalisme conventionnel (où l'expression de la vérité du réel primait sur quasiment tout) mais déclinant, porté par les maîtres Rossellini, Visconti ou encore De Sica.
Deux cinéastes ayant choisit, consciemment, un chemin un poil plus opposé et résolument plus existentiel (ou, tout du moins, plus centrée sur la conscience individuelle), à travers des oeuvres qui même si elles prennent racines du genre néoréaliste, incarnent des voyages créatifs plus abstrait et peut-être moins austère, moins nourrit par le désir de composer des expériences sensorielles et plus enclines à dresser des points de concordance avec un cinéma dit plus « populaire », notamment à travers une mise en scène plus ample et spectaculaire - pas dans le sens pompeux du terme, évidemment.
Un pont honnête et authentique entre un cinéma d'auteur et un cinéma plus traditionnel.
Passé l'excellent Chasse tragique, son premier long-métrage en solo déjà sensiblement imbibé par les codes du cinéma ricain dans sa structure dramaturgique (sa peinture sociale est à la lisière du western Fordien), de Santis enchaînait avec ce qui est, à n'en pas douter, son plus bel effort : Riz Amer, à l'érotisme/sensualité encore plus affirmée, fusion parfaite (et ce dès une ouverture qui a tout d'une vraie profession de foi virtuose) entre le témoignage sociologique à la lisière du documentaire et le film noir en plein âge d'or dont il reprend scrupuleusement tous les codes - avec même un doigt de comédie musicale -, au coeur d'une rizière aux douloureux contours de prison à ciel ouvert écrasé par un soleil de plomb.
Un cadre où la trame mélodramatico-policière pourtant captivante (un malfrat en fuite confie le précieux collier qu'il a volé à sa petite amie qui, pour se fondre dans la foule d'une gare, se joint spontanément à un groupe de femmes travaillant dans les rizières, en route pour la plaine du Pô), se dissout en (grande) partie dans la beauté de sa fable morale un chouïa presque insouciante avec un regard contemporain mais intimement authentique (un utopisme face auquel le cinéaste ne s'est jamais réellement caché), nourrit qu'elle est autant par un affûté et réaliste constat social sur une condition féminine à la solidarité exacerbée (les mondine, ouvrières saisonnières férocement exploités, frappées par un dur labeur auquel les hommes se refusent et qui chérissent en elles tout un savoir ancestral, dont le cinéaste décortique le quotidien avec une méticulosité rare, au plus près de corps presque trop sensualisés et d'une boue qui habite tous les pores), que par un merveilleux portrait de femmes sublimes et résilientes.
Deux figures opposées mais complémentaires (jusque dans leurs origines modestes, que l'une va fuir dans la criminalité avant de retrouver le droit chemin, là où l'autre, plus insouciante mais néanmoins débrouillarde, va succomber à la tentation de dépasser sa maigre condition de travailleuse clandestine), dans un chassé-croisé où chacune va se transformer au contact de l'autre (jusqu'à, symboliquement, nouer une renaissance de l'une à travers la mort de l'autre), alors que l'image du prolétariat pleine de vertus va se voir douloureusement pervertie par l'amoralité citadine et la convoitise d'un pouvoir - l'argent - qui détruit tout.
Un film de valeurs qui trouve sa force dans sa simplicité comme dans la maîtrise de sa mise en scène, sûre de ses effets comme de sa direction d'acteurs, d'un Vittorio Gassman parfait en amant manipilateur à une touchante Doris Dowling, en passant par une sculpturale Silvana Mangano.
Tout aussi intense et fermement ancré dans le monde rural se fait son film suivant, Pâques sanglantes, plus proche thématiquement de Chasse Tragique (jusque dans ses accents westerniens en diable) mais avec une approche visuelle définitivement plus sophistiquée (dans la continuité cette fois, de Riz Amer), à la fois sensiblement plus théâtrale dans sa relation avec ses personnages (De Santis épouse leur moindre mouvement avec un dynamisme presque vorace) et radicale (quitte à paraître artificielle pour certains) dans la chorégraphie que la caméra avec sa distribution vedette - au jeu malheureusement pas toujours frappé de la même justesse.
Un ballet qui se fait captivant au coeur de la Ciociaria (les terres d'origine du cinéaste, un nom populaire péjoratif donné à certains territoires pauvres du sud-est de Rome), qui supplante même l'aspect un peu plus manichéen de son écriture, de sa narration (tournant autour d'un amour impossible et de la vengeance d'un berger qui, de retour de la guerre, découvre que son troupeau a été volé par le grand propriétaire de la région) à l'exposition de sa morale (une opposition de valeurs entre la loyauté prolétaire écrasée par l'injustice et l'indignité oppressive et impunie des plus riches, adoubés par un pouvoir corrompu), maladresses allant de pair avec un final un poil ampoulé et une érotisation féminine une nouvelle fois exacerbée - mais moins « justifiée » que pour Riz Amer.
Une (re)découverte qui défend cela dit chèrement son pesant de pop-corn, moins que son aîné certes, mais au sein d'une fin de printemps/début d'été chargée comme une mule en ressorties, les deux envoient suffisamment du pâté cinématographique pour ne pas faire l'erreur de passer à côté.
Jonathan Chevrier









