[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Derek Jarman
Rétrospective Derek Jarman en cinq films : Sebastiane (1976), Jubilee (1977), La Tempête (1979), The Last of England (1987) et War Requiem (1989).
Distributeur : Malavida Films.
Le processus peut paraître un poil étrange certes, mais il n'y a pourtant rien de plus fascinant que de s'arrêter, à posteriori, sur l'écart entre la première et la dernière œuvre d'un cinéaste, de mesurer le chemin artistique parcouru, et qui plus est auprès de la filmographie d'un faiseur de rêves (où de cauchemars) dont le cinéma, comme la vie, s'est brutalement arrêté dans la fleur de l'âge - foutu Sida.
Absent de la foisonnante rétrospective concoctée par Malavida Films, Blue peut néanmoins se voir comme l'antithèse parfaite du premier long-métrage du cinéaste - même s'il affirmait ne jamais s'être considéré comme tel - Derek Jarman, Sebastiane (co-réalisé avec Paul Humfress) : un film confession sans images, dénué du moindre dynamisme et frappé d'un bleu écrasant - mais nuancé -, là où son galon d'essai brillait de mille couleurs, débordait de vie et d'envie, véritable déclinaison de peintures de maître par un réalisateur qui voyait son premier effort comme une vraie profession de foi de sa vision artistique, qui pensait sa caméra comme un pinceau virtuose et affamé prêt à fougueusement démontrer toute sa valeur.
Deux péloches dissemblables mais qui apparaissent on ne peut plus évocatrice de ce qu'était le cinéma d'auteur singulier et underground de Jarman mais aussi de l'ensemble même de son oeuvre, figure importante de la culture queer dont les premiers pas au coeur de l'industrie furent absolument fou (être concepteur de production sur Les Diables de Ken Russell, on peut difficilement faire mieux).
Vision saisissante et homoérotique de la vie de Saint Sébastien aux dialogues déclinés en latin - avec des sous-titres anglais, les langues mortes ont leurs limites -, pierre fondatrice de son utilisation accrue du corps masculin nu, nourrissant ici son exploration du triomphe de la résilience comme de la puissance de l'esprit sur les désirs et plaisirs de la chair, vissé sur l'exil de Sebastien qui confrontera ses croyances chrétiennes à une brutalité sexuelle et païenne à laquelle il se refusera (ce qui le mènera à la mort et au statut de martyr); l'œuvre, à forte résonance Pasolinienne jusque dans son ésotérisme cru, retourne le regard masculin face à ses vices et à sa propre perversité (mais aussi celui du spectateur, dans une inversion du traitement excessivement érotisé du corps féminin dans le cinéma plus « populaire »), tout en questionnant la notion de désir à la fois physique et spirituel.
Un premier effort unique et courageux, bouillant et à la beauté luxuriante, qui tranche mignon avec son second effort, Jubilee, méchamment influencé par la sous-culture et l'esthétique punk, satire mordante et savoureusement outrancière étrangement incomprise (parce que souvent jugée à tort comme trop démonstrative voire même anti-punk), partant d'un pitch délirant (la reine Élisabeth Ire est envoyée quatre siècles dans le futur à travers l'esprit de l'ange Ariel, dans une Angleterre des 70s dystopique et nihiliste, où la reine Élisabeth II est morte et l'abbaye de Westminster est devenue une boîte de nuit), pour mieux coller au plus près du désespoir et de la colère d'une classe ouvrière britannique étouffée par la récession économique, les guerres intestines et un avenir politique incertain (qui allait ouvrir la porte à un volet ultra-conservateur incarné par Margaret Thatcher, au libéralisme économique exacerbé et à la lente disparition de la classe moyenne).
Un témoignage affûté du chaos latent de l'époque (un film « punk » avant même que ce sous-genre ne soit considéré comme tel), enveloppé dans une photographie granuleuse et une dynamique tout en ellipses elle-même chaotique, tel un condensé de plusieurs événements en apparences indépendants, mais qui forment un cri collectif puissant et vibrant mais aussi et surtout politiquement et socialement lucide, auquel fait génialement écho The Last England chapeauté huit ans plus tard, peut-être encore plus marqué par les contradictions géniales de son auteur, véritable tourbillon d'émotions engoncées entre une rage féroce - mais sensiblement contenue - et un désir authentique de lyrisme (et d'érotisme) toujours aussi prononcé.
Distributeur : Malavida Films.
Le processus peut paraître un poil étrange certes, mais il n'y a pourtant rien de plus fascinant que de s'arrêter, à posteriori, sur l'écart entre la première et la dernière œuvre d'un cinéaste, de mesurer le chemin artistique parcouru, et qui plus est auprès de la filmographie d'un faiseur de rêves (où de cauchemars) dont le cinéma, comme la vie, s'est brutalement arrêté dans la fleur de l'âge - foutu Sida.
Absent de la foisonnante rétrospective concoctée par Malavida Films, Blue peut néanmoins se voir comme l'antithèse parfaite du premier long-métrage du cinéaste - même s'il affirmait ne jamais s'être considéré comme tel - Derek Jarman, Sebastiane (co-réalisé avec Paul Humfress) : un film confession sans images, dénué du moindre dynamisme et frappé d'un bleu écrasant - mais nuancé -, là où son galon d'essai brillait de mille couleurs, débordait de vie et d'envie, véritable déclinaison de peintures de maître par un réalisateur qui voyait son premier effort comme une vraie profession de foi de sa vision artistique, qui pensait sa caméra comme un pinceau virtuose et affamé prêt à fougueusement démontrer toute sa valeur.
Deux péloches dissemblables mais qui apparaissent on ne peut plus évocatrice de ce qu'était le cinéma d'auteur singulier et underground de Jarman mais aussi de l'ensemble même de son oeuvre, figure importante de la culture queer dont les premiers pas au coeur de l'industrie furent absolument fou (être concepteur de production sur Les Diables de Ken Russell, on peut difficilement faire mieux).
Vision saisissante et homoérotique de la vie de Saint Sébastien aux dialogues déclinés en latin - avec des sous-titres anglais, les langues mortes ont leurs limites -, pierre fondatrice de son utilisation accrue du corps masculin nu, nourrissant ici son exploration du triomphe de la résilience comme de la puissance de l'esprit sur les désirs et plaisirs de la chair, vissé sur l'exil de Sebastien qui confrontera ses croyances chrétiennes à une brutalité sexuelle et païenne à laquelle il se refusera (ce qui le mènera à la mort et au statut de martyr); l'œuvre, à forte résonance Pasolinienne jusque dans son ésotérisme cru, retourne le regard masculin face à ses vices et à sa propre perversité (mais aussi celui du spectateur, dans une inversion du traitement excessivement érotisé du corps féminin dans le cinéma plus « populaire »), tout en questionnant la notion de désir à la fois physique et spirituel.
Un premier effort unique et courageux, bouillant et à la beauté luxuriante, qui tranche mignon avec son second effort, Jubilee, méchamment influencé par la sous-culture et l'esthétique punk, satire mordante et savoureusement outrancière étrangement incomprise (parce que souvent jugée à tort comme trop démonstrative voire même anti-punk), partant d'un pitch délirant (la reine Élisabeth Ire est envoyée quatre siècles dans le futur à travers l'esprit de l'ange Ariel, dans une Angleterre des 70s dystopique et nihiliste, où la reine Élisabeth II est morte et l'abbaye de Westminster est devenue une boîte de nuit), pour mieux coller au plus près du désespoir et de la colère d'une classe ouvrière britannique étouffée par la récession économique, les guerres intestines et un avenir politique incertain (qui allait ouvrir la porte à un volet ultra-conservateur incarné par Margaret Thatcher, au libéralisme économique exacerbé et à la lente disparition de la classe moyenne).
Un témoignage affûté du chaos latent de l'époque (un film « punk » avant même que ce sous-genre ne soit considéré comme tel), enveloppé dans une photographie granuleuse et une dynamique tout en ellipses elle-même chaotique, tel un condensé de plusieurs événements en apparences indépendants, mais qui forment un cri collectif puissant et vibrant mais aussi et surtout politiquement et socialement lucide, auquel fait génialement écho The Last England chapeauté huit ans plus tard, peut-être encore plus marqué par les contradictions géniales de son auteur, véritable tourbillon d'émotions engoncées entre une rage féroce - mais sensiblement contenue - et un désir authentique de lyrisme (et d'érotisme) toujours aussi prononcé.
Passé le chaos des 70s, Jarman épouse l'amertume et l'angoisse des 80s pour mieux fustiger les inégalités comme les absurdités d'une Angleterre agonisant sous la politique de Thatcher, à travers un portrait protéiforme (entre le film d'archives et la fiction baroque), ironique et brutale d'une nation en ruines où l'homme et son inhumanité est le pire ennemi d'une humanité qui n'en a plus que le nom.
Une oeuvre apocalyptique (et donc merveilleusement punk) et anthropologique dans une Angleterre abandonnée, riche en séquences bouleversantes (la tristesse insondable et amère de ce qui n'est plus, et ne sera plus jamais pareil) et à la limite de la prophétie cinématographique dans son symbolisme cru et douloureusement évocateur, à la vue d'une Europe contemporaine glissant sans complexe vers un fachisme primaire (et qui ferait rougir de honte les textes d'Orwell comme les paroles de Pink Floyd).
Une claque kitsch et rare entre adoration et répulsion, nostalgie amère et sarcasme affûté.
Son premier film avec sa muse Tilda Swinton, qu'il retrouvera deux ans plus tard avec War Requiem (qui marque, également, la dernière apparition à l'écran de feu Laurence Olivier), mise en images du requiem éponyme de Benjamin Butten (qu'il avait lui-même tiré des poèmes de Wilfred Owen) façon poème cinématographico-symphonique tout en émotions et en sensations brutes, qui expose les atrocité et l'absurdité cyclique comme permanente de la guerre comme de la violence sourde des hommes, au détour d'une satire pacifiste enivrée et enivrante au coeur des tranchées (on y suit tout du long une poignée de jeunes soldats envoyés au front, et une toute aussi courageuse infirmière à leur côtés).
Une pure expérience de cinéma plus qu'une œuvre conventionnelle (la définition même du cinéma de Jarman, ici poussée à des limites que seul Blue franchira), une ébauche protéiforme et sans dialogue qui joue la carte de la perception imprécise de l'horreur plus que la diatribe didactico-historique familière : le choc n'en est que plus beau et plus fort.
Plus conventionnel pourrait apparaître, sur le papier tout du moins, La Tempête, adaptation de l'œuvre éponyme de William Shakespeare, si le bonhomme ne profitait pas de cette pièce pour souligner la dimension homosexuelle de l'œuvre Shakespearienne, au détour d'une réinterprétation libre et audacieuse qui détourne la forme pour mieux en sublimer le fond et l'essence (la confrontation fratricide pour le trône - ici celui de Naples - et une romance supposément impossible, mais qui se termine bien mieux que celle entre Roméo et Juliette).
Profondément avant-gardiste, logé entre le kitsch baroque d'un cauchemar hanté de la Hammer et une théâtralité excessive digne d'une comédie musicale de l'âge d'or Hollywoodien, union désenchantée entre un naturalisme subtil et un surréalisme grotesque, entre la romance bouleversante et le revenge movie punk; le film décontenance peut-être plus que de raison mais n'en reste pas moins une vraie curiosité, a l'image même d'une rétrospective passionnée et passionnante, qu'il serait fou de laisser passer même au sein d'un mois de juin sensiblement dense en propositions alléchantes.
Jonathan Chevrier








