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[CRITIQUE/RESSORTIE] : Le bon, la brute et le cinglé


Réalisateur : Kim Jee-woon
Avec : Song Kang-Ho, Lee Byung-Hun, Woo-Sung Jung,...
Distributeur : The Jokers Films
Budget : -
Genre : Action, Comédie, Western.
Nationalité : Sud-coréen.
Durée : 2h08min

Date de sortie : 17 décembre 2008
Date de ressortie : 15 juillet 2026

Synopsis :
Mandchourie, années 30. Deux hors la loi et un chasseur de primes sont à la recherche d’une carte au trésor. À travers les dangers d'une région en proie à de multiple conflits — l'armée japonaise, les bandits chinois et les gangsters coréens — ils réalisent que la vraie bataille se livrera entre eux. Un seul homme en sortira vainqueur.




Le Bon, la Brute et le Cinglé est une œuvre qui explose littéralement les cadres du genre auquel elle appartient pour s'imposer comme l'une des aventures cinématographiques les plus jubilatoires et les plus généreuses de ces vingt dernières années. Réalisé en 2008 par le Sud-Coréen Kim Jee-woon, ce film est une déclaration d'amour fracassante au western et plus particulièrement au western spaghetti de Sergio Leone, revisité à travers le prisme d'un cinéma asiatique en pleine ébullition créative. Sa ressortie en salle est une occasion rare et précieuse de redécouvrir sur grand écran une œuvre pensée pour les grands formats, pour les sons qui débordent, pour les images qui submergent, une œuvre qui n'a tout simplement pas son pareil.

La genèse du projet est révélatrice des ambitions démesurées de Kim Jee-woon. Le réalisateur, déjà auteur de films aussi différents que la comédie de gangsters La Guerre des gangs, l'épouvante de Deux Soeurs ou le thriller A Bittersweet Life, décide de s'attaquer à un genre que le cinéma coréen n'avait jamais véritablement exploré : le western. Son idée de départ est aussi simple qu'audacieuse : transposer les codes du western spaghetti dans la Mandchourie des années 1930, sous occupation japonaise, en pleine période de chaos et de bouleversements historiques. Ce déplacement géographique et temporel n'est pas un simple artifice décoratif : il permet d'ancrer le film dans une réalité historique coréenne spécifique tout en ouvrant un espace de liberté narrative et visuelle absolument vertigineux. Le tournage, étalé sur plusieurs années et réalisé en partie dans le désert de Gobi en Chine, fut une aventure de production titanesque, mobilisant des milliers de figurants, des décors construits de toutes pièces et des cascades d'une ampleur rarement vue dans le cinéma asiatique contemporain.

Copyright The Jokers Films

Le casting réunit trois des plus grandes stars du cinéma coréen, et leur alchimie à l'écran est l'une des joies les plus pures que le film procure. Song Kang-ho, acteur fétiche de Park Chan-wook et de Bong Joon-ho, incarne Yoon Tae-goo, le Cinglé, un bandit déjanté et imprévisible dont l'énergie comique et la vitalité débordante illuminent chaque scène. Song Kang-ho est ici dans un registre de comédie physique et d'exubérance qui révèle une facette de son talent que ses films précédents n'avaient que rarement exploitée, et il s'en empare avec une générosité et un plaisir communicatif. Lee Byung-hun, acteur charismatique au physique de star internationale, compose un Park Chang-yi, la Brute, d'une élégance et d'une cruauté absolument saisissantes. Son personnage est le plus proche du vilain traditionnel à la Leone : vêtu de noir, silencieux et impénétrable, capable de violence soudaine et de raffinement esthétique simultanément. La confrontation entre ces deux tempéraments opposés est l'un des fils conducteurs les plus savoureux du film. Jung Woo-sung, enfin, incarne Park Do-won, le Bon, chasseur de primes stoïque et déterminé dont le flegme imperturbable contraste magnifiquement avec l'agitation permanente qui l'entoure. Le trio fonctionne avec une précision et une complémentarité remarquable, chaque acteur trouvant exactement le registre qui lui permet de briller sans écraser ses partenaires.

Ce qui fonctionne de façon absolument magistrale dans Le Bon, la Brute et le Cinglé, c'est la capacité de Kim Jee-woon à orchestrer le chaos avec une maîtrise formelle confondante. Le film est une succession de séquences d'action d'une inventivité et d'une ampleur stupéfiantes, qui repoussent constamment les limites de ce que l'on croyait possible dans le cadre d'un film de genre. La course-poursuite finale, qui implique simultanément les trois protagonistes, des centaines de cavaliers, des soldats japonais motorisés et une armée de bandits, est une séquence proprement anthologique, un morceau de bravoure qui dure près de vingt minutes et maintient une tension et une lisibilité narratives parfaites malgré la complexité vertigineuse de sa logistique. Kim Jee-woon ne se contente jamais d'une solution évidente : chaque séquence d'action recèle une surprise, un retournement, une idée visuelle ou dramatique qui la distingue de tout ce qu'on a vu auparavant.

Sur le plan technique, le film est une démonstration de force impressionnante. La photographie de Lee Mo-gae est d'une richesse et d'une diversité remarquables, passant des ocres brûlants du désert aux bleus glacés des nuits mandchoues, des intérieurs confinés des tripots aux vastes panoramas des steppes balayées par le vent. Chaque cadre est composé avec un soin et une précision qui témoignent d'une culture cinématographique profonde et d'une ambition visuelle sans compromis. Les décors, construits à une échelle monumentale, sont d'un réalisme et d'un détail stupéfiants : marchés animés, campements de fortune, ruines ferroviaires, tout contribue à créer un monde cohérent et habité qui possède sa propre logique et sa propre densité. Les costumes, la direction artistique et les effets pratiques sont à l'avenant, témoignant d'un souci de l'authenticité visuelle qui va bien au-delà des exigences habituelles du film de genre.

Copyright The Jokers Films

La musique de Dalparan, compositeur coréen qui mêle influences de Morricone, rock électrique et sonorités traditionnelles asiatiques, est l'une des partitions les plus jubilatoires et les plus originales du cinéma de genre contemporain. Elle accompagne les images avec une énergie et une inventivité constante, soulignant les moments comiques, amplifiant les séquences d'action, donnant aux rares instants de silence une résonance particulière. La ressortie en salle permettra aux spectateurs de découvrir ou redécouvrir cette partition dans les conditions sonores qu'elle mérite et c'est là l'un des arguments les plus convaincants en faveur de cette nouvelle exploitation.


Le Bon, la Brute et le Cinglé est, au fond, un film sur le plaisir pur du cinéma, sur la joie de raconter des histoires avec des images, des sons et des corps en mouvement. Kim Jee-woon y déploie une générosité et une liberté créative qui forcent l'admiration et l'affection. Sa ressortie en salle est une fête à ne manquer sous aucun prétexte.


Jess Slash'Her