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[FUCKING SERIES] : Cape Fear - Les Nerfs à vif : Bardem chic et Cady choc



(Critique - avec spoilers - de la mini-série)


Si le septième art a toujours été un art cyclique (le cinéma d'hier est toujours appelé à nourrir la production contemporaine, là où elle influencera sans aucun doute celle de demain), il y a tout de même quelque chose de fascinant dans la régularité qui caractérise les adaptations sur le petit et le grand écran du roman Un monstre à abattre de John D. MacDonald, tant elles se sont toutes construites à trois décennies d'intervalle : les 60s pour le film de Jack Lee Thompson, les 90s pour celui de Martin Scorsese et les années 2020 donc, pour la série de Nick Antosca.

Une sorte d'anomalie créative où chaque adaptation est héritière de la précédente tout en voguant sur son propre groove, à ceci près que sa déclinaison télévisée part avec un double handicap de poids : moderniser drastiquement son histoire en comparaison de ses deux aînés, à une heure du tout-numérique et du buzz roi et, dans le même mouvement, l'étendre sur dix épisodes bien tassés, s'exposant alors aux limites mêmes d'un concept qui tirait toute sa force, aussi bien d'une narration simple et efficace, que d'un suspense à la fois intense et concis.

Copyright Apple TV+

De simplicité, la production Apple TV en fait preuve au détour d'un pitch qui ne dénote pas tant que cela de son matériau d'origine (tout juste sorti de prison pour avoir été accusé du meurtre de sa femme enceinte, le sociopathe Max Cady cherche à se venger de ses deux anciens avocats commis d'office, Anna et Tom Bowden - elle a consacré sa vie à une association à but non lucratif qui œuvre pour la libération des personnes condamnées à tort, il travaille dans un cabinet d'avocats prestigieux -, dont les carrières ont depuis exposés, en leur reprochant d'avoir consciemment caché des preuves qui auraient pu changer l'issue de son procès), totalement consciente qu'elle compose une symphonie dont on connaît scrupuleusement la majorité des notes.

Mais c'est également là d'où réside en partie sa légitimité : sa manière de reproduire ce même groove, de l'étirer - pas toujours là où on l'attend - pour mieux se le réapproprier par petites touches, notamment à travers un Cady qui prend son temps pour s'amuser avec ses proies, les torturer tout en resserrant lentement mais sûrement son emprise sur les Bowden sans pour autant être incriminé pour quoique ce soit; une vengeance qui se déguste crue, miettes par miettes, par un félin sur de sa puissance et qui n'a pas besoin de brusquer sa proie, de hâter ses mouvements, pour totalement la dévorer.
Simple comme dit plus haut, mais d'une certaine efficacité tant elle ne cherche jamais à supplanter les versions antérieures (même si sa direction artistique louche mignon sur le film de 1991, une note d'intention peut-être renforcée par la présence de Martin Scorsese à la production), à l'image même d'un Javier Bardem tout en nuances et en intensité qui vampirise l'histoire comme l'écran, ne cherchant jamais à singer la partition d'un Robert De Niro inégalable, mais bien à lui apporter une déclinaison étonnamment complémentaire : lui comme Cape Fear revisite une œuvre culte, pas toujours adroitement et swinguant dangereusement avec la caricature certes, mais avec une sincérité et une conviction qui supplantent ses défauts les plus évidents.

Comme avec un classique de Shakespeare que l'on revisite à foison, l'important réside, à défaut d'une réelle personnalité artistique (quelques réalisateurs plutot doués, Trey Edward Shults, Jon S. Baird où encore Morten Tyldum, se succèdent derrière la caméra mais aucun n'impose réellement son style ou une patte), dans la subtilité des nuances apportées : le sourire carnassier d'un monstre conscient qu'il peut tout embraser en un clin d'œil (ce même clin d'œil qui lui permet de passer d'un élan de vulnérabilité à un excès de colère sourd, avec une sobriété glaciale), le sadisme d'un maître manipulateur qui sait comment faire vaciller une famille loin d'être stable (trop peut-être, tant le personnage de Zach est chargé comme une cible ambulante trop facile à atteindre), la pertinence de nouvelles pistes plus ou moins gentiment stimulantes allant là où les films n'ont pas osés s'aventurer.

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Mais ses bonnes intentions se confrontent, malheureusement, aux barrières mêmes que la série s'est imposée : huit heures de contenu (deux, trois heures en moins lui aurait été bénéfique) qui la pousse à artificiellement rallonger certaines séquences, à surligner sans raison son action par des dialogues sur-explicatifs et boursouflés d'évidences (quitte à paraître excessivement condescendant avec son auditoire), à donner trop d'espace à des sous-intrigues inintéressantes voire paradoxalement bâclées (même frappées qu'elles soient du sceau louable de vouloir complexifier les débats) à des personnages jamais réellement plus approfondis que cela, sans oublier une manière foncièrement pompière à aborder des pistes thématiques pourtant intéressantes (la masculinité toxique sous fond de transmission, les relations pères-fils calamiteuses,...)

Ce qui sabote autant sa tension (jouer sur la culpabilité comme l'innocence - supposée - de ses deux camps, était pourtant un terreau parfait) que la cohérence d'une narration dont la prévisibilité de certains rebondissements apparaît parfois douloureusement cartoonesques - pour ne pas dire ridicules.
Mais il y suffisamment de qualité dans cette déclinaison, de son nihilisme affirmé - comme son sadisme - à son ambiance southern gothic particulièrement envoûtante (renforcée par la photographie ultra-saturée de du tandem Celiana Cárdenas/Eben Bolter, comme par l'excellent score de Jeff Russo, qui vire franchement vers l'horreur pure dans son dernier virage), en passant par la prestation dingue de Javier Bardem (qui arriverait presque à nous faire croire que sa vendetta, et la brutalité physique et psychologique qu'elle impose, est justifiée) et la manière dont Cady accentue les angoisses et le désespoir des Bowden, dont il renforce l'éloignement inéluctable.

Une déclinaison pas exempt de gros défauts/ficelles donc (et le mot est faible), mais loin d'être désagréable et inintéressante.


Jonathan Chevrier