Breaking News

[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Traque, Samouraïs et Yakuzas : 5 films cultes du studio japonais Kadokawa


Rétrospective Traque, Samouraïs et Yakuzas : 5 films cultes du studio japonais Kadokawa, composée de cinq longs-métrages en versions restaurées 4K : Chasse à l’homme : La rivière de rage (1976), La Preuve d'un homme (1977) et Survie en pleine nature de Jun'ya Satô (1978), mais également Les Guerriers de l'Apocalypse de Kosei Saito (1979) et Sailor Suit and the Machine Gun de Shinji Sōmai (1981).

Distributeur : Carlotta Films




Se lancer tête baissée dans la vision de la rétrospective Traque, Samouraïs et Yakuzas : 5 films cultes du studio japonais Kadokawa (des frissons rien qu'à l'écrire) chapeauté par la team sûre de chez Carlotta Films, c'est se confronter sans chichi, à l'évidente certitude que l'on ne sera jamais face, sauf miracle du Dieu (souvent taquin) septième art, à de véritables chefs-d'œuvres mais bien à des séances régressives et sensiblement réjouissantes, embaumé dans le plaisir, réel et profondément nostalgique (Black Rain de Ridley Scott, est un totem pour tous les wannabes cinéphiles biberonnés aux péloches burnés des 80s), de pouvoir retrouver un Ken Takakura que la réalité a rattrapé il y a quelques années, mais que le marbre de la pellicule a rendu increvable, capable de résister à tout - même l'impossible - avec un flegme à en faire pâlir de jalousie l'éternel Dirty Harry (pas pour rien qu'on le surnommait le « Clint Eastwood Japonais »).

Il est le phare, le roc, au même titre que Hiroko Yakushimaru, de cette rétro aux petits oignons et à la restauration pimpante, chacun apparaissant par deux fois à l'écran mais seulement une fois ensemble : Survie en pleine nature de Jun'ya Satô (les trois films de sa « trilogie De la Traque », tournés coups sur coups, figurent dans cette rétrospective), une oeuvre hybride jonchée entre le polar noir avec un doigt de film de gangsters, le thriller matiné d'action et le survival gentiment subversif (ça taille mignon dans le lard, avec une défiance assumée envers l'image d'une armée certes surpuissante mais corrompue jusqu'à l'os) dont la violence brutale et sanglante n'a d'égale que le montage furieusement chaotique qui la célèbre (moins dans son action, solide, que dans le déroulé de son intrigue), véritable opus de destruction massive qui s'embourbe dans sa propre densité, de sa durée trop foisonnante pour son bien à sa propension à jouer de l'ellipse abrupte, en passant par une narration alambiquée appelée à larguer le spectateur le moins attentif.

Condensant six péloches en une avec une générosité assez folle, (l’officier des forces spéciales Ajisawa, cousin pas si lointain de John Rambo, qui a quitté son groupe paramilitaire pour s’occuper de sa fille adoptive, Yoriko, seule survivante d’un massacre dont il est responsable, voit son passé lui revenir à la tronche lorsqu'il revient sur les lieux de la tragédie pour son nouveau travail d’expert en sinistres, où il est traqué par des yakuzas à moto mais aussi son ancienne organisation, surentraînée et décidée à lui faire la peau), le film n'a ni peur de son absurdité - totalement assumée -, ni de ses incohérences et encore moins de se conclure sur une note particulièrement sombre - mais réaliste - à travers un final savoureusement spectaculaire.

Pas moins invraisemblable et deglingué se fait Chasse à l’homme : La rivière de rage (premier film du Pays du soleil levant à sortir en Chine, au lendemain de la grande révolution culturelle, ça péte sur le dossier de presse), une autre histoire de « traque » (c'est le titre même de la trilogie, qu'est-ce que tu veux) chapeautée deux ans plus tôt, qui penche elle sensiblement plus du côté du thriller paranoïaco-urbain au détour d'une intrigue qui, au-delà de charger le système institutionnel local (tout est corrompu, de la police à la justice en passant par les politicards en place), a tout du rip-off officieux mais bien luné de la série Le Fugitif créée une décennie plus tôt par Roy Huggins (un procureur de Tokyo, accusé à tort de vol - mais pas que - par plusieurs personnes, est alors contraint de fuir pour prouver son innocence et découvrir qui l’a piégé, pendant que les flics sont à ses trousses).

Une popote familière - et sans réels grumeaux d'originalité - qui s'avère néanmoins plus folle que les aléas du chirurgien David Kimble, tant Satô place toutes les embûches possibles et improbables sur la route de son Ken Takakura d'amour (dont se fighter avec un ours dans un combat surréaliste et absurde, piloter un avion pour la première fois avec un entraînement de quelques secondes, se lancer dans une course hippique en plein Tokyo et même se perdre dans une romance laborieuse à souhait), pour donner du corps et du rythme à un récit épisodique encore une fois méchamment étiré et décousu, mais sans le moindre temps mort (où pas loin) et frappé par un dénouement sombre as hell.


La Preuve d'un Homme - © Carlotta Films


Sans Takakura mais avec le somptueux trio Yūsaku Matsuda/Mariko Okada/Toshiro Mifune et une appétence pour le cinéma ricain toujours en verve (on pense, clairement, au Nouvel Hollywood voire au Eastwood de l'autre côté du Pacifique), La Preuve d'un Homme, tourné entre les deux films précédemment cités, se fait le plus réussi des trois efforts, autant dans sa propension à maîtriser les codes du polar urbain (sans jamais se laisser totalement emporter par son penchant pour les intrigues tentaculaires, comme pour les disgressions pas toujours utiles), qu'à laisser exploser sa - pertinente - conscience sociale au détour d'une enquête complexe et lancée des deux côtés du Pacifique, sur l'assassinat d'un touriste afro-américain dans une hôtel japonais, dont l'intérêt réside moins dans la résolution que dans les traumatismes qu'elle fait ressurgir : un racisme totalement décomplexé (au Japon comme aux États-Unis) comme le traumatisme générationnel encore prégnant, de l'occupation américaine du Japon post-Seconde Guerre mondiale.

Tant pis si son manque de subtilité (voire un penchant un peu trop marqué pour le mélodrame) lui fait un brin défaut, le puissant tumulte émotionnel qu'il charrie auprès de personnages hantés par une tristesse brutale et bouleversante, renforcé par la musique affûtée de Yuji Ono et une mise en scène plus nerveuse qu'à l'accoutumée de Satô, en font une bande grisante et viscérale hautement recommandable -  la meilleure de sa trilogie, et peut-être même de cette rétrospective.
Mais revenons-en pour quelques lignes à une Hiroko Yakushimaru qui, comme Bebe, ne doit pas être laissé dans un coin, et encore moins avec ce petit banger qu'incarne Sailor Suit and the Machine Gun du grand Shinji Sōmai qui, partant d'un postulat de départ gentiment barré (une adaptation du roman éponyme de Jirô Akagawa qui voit comment, à la mort de son paternel, une jeune lycéenne pas totalement innocente doit hériter de la direction d’un clan de Yakuzas), déroule un savoureux récit dichotomique sur une gamine en conflits délaissant la jungle impitoyable - mais monotone - du microcosme lycéen, pour embrasser celui tout aussi violent (on exagère, mais juste un peu) du crime organisé et d'un clan déclinant, en devenant une cheffe respectée ayant une réelle influence sur les bras cassés qui l'entoure.

Jonglant tout du long, plus où moins adroitement, entre la satire du film de gangsters (dont il détourne habilement quelques clichés faciles) et le teen movie initiatico-romantico-comique sauce Idols, le film, qui assume son extravagance jusqu'à l'excès sans pour autant glorifier sa violence ni plomber sa réflexion pointue sur la nature parfois absurde de la destinée, déjoue consciemment les attentes jusque dans sa mise en scène éblouissante (Sōmai manie la gymnastique complexe des plans séquences comme peu).
Tout juste pourrait-on lui reprocher une action un poil mineure et une durée conséquente qui ne l'exempt pas de quelques baisse de régime, mais ce serait pisser dans une soupe beaucoup trop goûteuse pour faire la fine bouche.

Véritable dessert piquant de cette bonne pitance cinématographique, le gros bis qui s'assume Les Guerriers de l'Apocalypse de Kosei Saito, adaptation du roman éponyme de Ryō Hanmura, que Don Taylor pillera comme un sagouin un an plus tard avec son chouette Nimitz, retour vers l'enfer, fusion généreuse entre le film historique mélancolique avec le roi Sonny Chiba en premier rôle, et le trip SF brutal qui s'en bat les cacahuètes de ses paradoxes temporels, partant d'un pitch turbo-débile et génial (une unité des Forces japonaises et tout son attirail militaire se retrouve mystérieusement transportée quatre cents ans dans le passé - sans que la dite bascule ne soit réellement expliquée -, motivant les dits bidasses assoifés de sang, à prendre part dans les guerres intestines qui déchirent le Japon de l'époque Sengoku), pour dégainer une épopée toute aussi profonde - voire même un chouïa poignante - que sanglante entre Sa Majesté les mouches et Platoon, qui théorise amèrement sur la folie du pouvoir et des hommes, artisan de sa dépravation comme de sa propre autodestruction, comme il noue habilement les iconographies du chambara et du film de guerre, dans un sérieux pastoral.

Quelle chouette rétro, bordel...



Jonathan Chevrier