[ENTRETIEN] : Entretien avec Catherine Cosme (Sauvons les meubles)
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| © AFP or licensors / THOMAS SAMSON / dhnet.be // New Story |
Pour son passage à la réalisation, Catherine Cosme, récemment récompensée du César des meilleurs décors pour L’inconnu de la Grande Arche, s’inspire de son histoire avec un premier long-métrage qui n’hésite pas à faire rebondir précarité inattendue et proximité de la perte.
J'avais envie de mettre un peu en avant ces personnes qui s'enlisent dans des mensonges pour finalement aider leur propre famille. Je voulais parler de ces personnes-là qui vivent beaucoup dans le secret et la honte aussi. - Catherine Cosme
D'où est venue l'envie du film ?
Alors, c'est une histoire qui m'est arrivée. J'avais très envie de parler de ces personnes qui vivent dans le mensonge, notamment en le racontant à partir d'une sphère familiale. Donc, c'est la mienne parce que je me suis inspirée de mon histoire. J'avais envie de mettre un peu en avant ces personnes qui s'enlisent dans des mensonges pour finalement aider leur propre famille. Je voulais parler de ces personnes-là qui vivent beaucoup dans le secret et la honte aussi.
C'est justement cette approche émotionnelle qui m'a énormément touché personnellement. Quelles ont été les conversations et le casting pour transmettre cette part d'honnêteté ?
Il y a déjà l'histoire telle qu'elle est. Bien sûr, dans le film, j'ai transformé quand même pas mal de choses. Mais on va dire que la colonne vertébrale, c'est ça. C'est quand même une fille qui découvre, au moment où sa mère va mourir, qu'elle est aussi son escroc, qu'elle a usurpé son identité pour des crédits à la consommation. Et elle va découvrir que ces crédits ont été pris pour aider la famille à différents moments de leur vie. En fait, quand le film a commencé à être envoyé à des acteurs, et surtout à des personnes qui commençaient à accompagner le projet, il y avait toujours ce retour de « qu'est-ce que j'ai ri et qu'est-ce que j'ai pleuré ». En fait, c'était un peu mon objectif dans le film. C'est que je voulais vraiment que les spectateurs puissent rentrer très fort dans l'émotion de la perte d'un parent et dans la reconnexion fraternelle. Et j'avais très envie aussi qu'ils puissent rire, parce que c'est aussi important d'arriver à ces moments d'absurdité. Ce sont des situations absurdes, en fait. Et j'avais envie de ça. Et donc, c'était mon approche, je voulais autant jouer du rire et du drame, en fait.
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J'avais envie de parler de la première scène que je trouvais intéressante, parce qu'on place le personnage vraiment en contrôle avec l'appareil photo. On sent une maîtrise totale, alors même que le reste du film la questionne dessus.
J'avais envie de trouver une caractérisation à Lucille. Pour moi, ce qui était important, on se disait beaucoup ça avec Vimala, c'est que c'est un peu une « cold bitch ». Elle est vraiment une nana qui est très dure, froide, qui ne laisse pas tellement traverser les émotions, qui aime bien avoir des distances avec les personnes. Moi-même, je sais que j'ai un truc comme ça. On ne dirait pas comme ça, mais je suis extrêmement timide et j’ai tendance à être un peu froide. Et du coup, je sais que souvent, on se dit : « Putain, celle-là, elle est hyper hautaine ». Je me suis dit que j’allais partir de ça. Forcément, dans Lucille, il y a de moi, et dans mon parcours de vie, j'ai beaucoup été seule, parce que j'ai eu beaucoup de mal à avoir des amis, en tout cas, pendant toute une époque. Et mon moyen de survivre face à ça, c'était d'observer les gens. Je trouve qu'être photographe, c'est observer et trouver le moment où le modèle, la personne qu'on choisit de photographier va nous donner, finalement, une facette qu'ils n'osent pas forcément dévoiler. Et j'avais beaucoup discuté avec Jean-Claude Coutausse, qui est un photographe assez connu pour Le Monde, qui a fait beaucoup de reportages. Il m'avait dit que ce qu’il cherche toujours, c'est d'arriver à dire la petite chose qui va faire que, tout d'un coup, l'homme politique va être un petit peu désarçonné, en fait. Il est spécialisé là-dedans, dans les portraits d'hommes politiques. De là, j'ai eu envie de créer le personnage de Vimala et de dire qu’elle arrive d'un univers. C’est l'univers de la photo ou de la mode, on peut s'y projeter plein de choses dans ce studio, loin de tout, loin de sa vie familiale, loin de ses racines, et elle revient au pays. Moi aussi, je suis partie en Belgique. J’étais dans le sud de la France, j'ai fait un choix de partir dans le pays le plus froid par rapport à moi et vivre sous une nappe de ciel gris à l'année, en quittant l'Occitanie. Et à chaque fois que je revenais, c'était toujours ça, on me disait que je revenais et je ne faisais plus partie de ma région, alors que, pourtant, c'est ma région. Et ce contraste-là, j'avais envie d'en parler : tu reviens au pays, comme si je portais un regard sur mes amis qui se disent « Ça y est, elle revient, elle vient un peu nous voir ». Et j'aimais bien mettre Lucille dans cette caractérisation de départ très singulière et la voir arriver dans ce village où elle dénote complètement. C'est vrai que moi-même, j'ai vécu ça, quand je rentrais dans mon patelin. À chaque fois, j'étais un peu plus différente chaque année : le temps passait avec mes années d'études en Belgique, mes copains, je me transformais et devenais une autre personne. À un moment donné, il y a toujours un petit décalage avec mes amis de là-bas, mais ça reste quand même des amis fidèles, évidemment.
Ça résonne dans ce moment où, (Alerte Spoiler), la maman accepte d’être prise en photo par Lucille dans la chambre. Il y a cette manière de faire évoluer le personnage là-dessus, peut-être parler de ce déclic…
Elle est très particulière, cette partie-là, et c'est vrai que c'est un endroit où ça se révèle. En fait, dans ce moment-là, c'est le moment où Lucille essaie de comprendre qui est sa mère, et pour ça, elle utilise son métier, pour mieux la comprendre et mieux cerner qui elle est. Finalement, on est parents, on voit nos parents, mais on ne les connaît pas vraiment. Je me dis toujours qu’il y a un endroit de mon père que je ne connais pas vraiment. Il y a un endroit de ma mère que je n'ai pas connu, évidemment, et je pense que ce sera la même chose pour mes enfants. Il y a des choses de moi qu'ils ne vont jamais connaître, et j'aime bien ça. J'aime bien me dire que parfois, on peut s'autoriser une bulle pour se dire qu’on se parle de tout, parce que j'aime bien cette petite fenêtre-là qu'on s'accorde. Dans le film, c'est vrai qu'elle utilise son métier pour arriver à la faire parler.
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En parlant de métier, je vous connais surtout pour votre travail en tant que chef déco, avec ici un César pour L’inconnu de la Grande Arche. Comment cette expérience vous a marqué dans la direction du film ?
On va parler de production. Déjà, mon film est un film à production légère. On a eu un petit peu plus que la production légère, mais on était quand même dans un budget très serré. Donc, c'est vrai que mes producteurs étaient un peu remués parce qu’ils devaient faire entrer des ronds dans des carrés. En tout cas, j'avais très envie d'inscrire le film dans le sud de la France. C'était hyper important. Je pense que là, mes productrices ont compris que c'était plus que nécessaire. Donc, à partir de là, en tant que chef déco, j'ai été voir un village, qui est le village dont une des maisons appartient à la famille d'un de mes producteurs. Et je me suis dit que j’allais voir comment on pouvait faire le film là-bas. Donc, c'est sûr que quand tu es chef déco, tu as une autre façon d'aborder les espaces. Ça m'aide énormément dans la mise en scène, parce que d'un coup, je me rends compte de ce qu'on peut faire ou ne peut pas faire. J'ai voulu inscrire le film au cœur de ce village parce que je savais que ça allait amener énormément de flexibilité à tout le monde, de facilité aussi, de déplacement, de pouvoir être ensemble dans ce village qui était comme une bulle de tournage, comme un studio à ciel ouvert, où tout d'un coup, on était tous ensemble pour faire le film. Donc oui, dans ces cas-là, j'observe beaucoup. Puis après, c'est vrai que je communique avec la chef déco qui était une amie. J'ai pu lui donner tout de suite les bonnes infos. Je savais tout de suite ce qu'il fallait faire. Je n'étais pas inquiète. Et je ne dis pas que quand je rencontre des réalisateurs, ils sont inquiets, mais ils ne se projettent pas dans les espaces comme moi, je me projette. C'est normal. Moi, ça fait 20 ans que je fais ce métier de chef déco. Donc je l'aborde d'une toute autre façon.
Est-ce qu'il y a un un point du film que vous auriez voulu creuser un peu plus ?
Dans ma manière de travailler les films, c'est vrai que j'aime bien des moments un tout petit peu décalés. Donc, dans Les Amoureuses et dans Famille, j'avais aussi, en partant du réel, tordu un tout petit peu la réalité. Et dans Sauvons les meubles, il y a un endroit où j'ai joué à ça aussi. C'est la nuit, elle est avec ses amis, elle part dans le lac et puis on la retrouve dans la chambre. Et tout ce parcours-là, en fait, c'est comme une rêverie qui fait écho à ce qu'on m'avait dit à l'époque quand j'avais découvert ces crédits à la consommation. Le comptable m'avait dit « Sachez que maintenant, votre mère et vous, vous ne faites plus qu'un. » Effectivement, ce qu'elle a fait, c'est mon nom, c'est ma signature, c'est tout. Et on n'est plus qu'une seule et même personne, en fait, à partir de là. Et j'avais envie, dans le film, d'en parler sans être exactement dans les mots. Et c'est à travers cette scène un peu onirique que j'ai pu le raconter.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles ainsi qu’à l’organisation du Love International Film Festival de Mons et Zouzou Vanbesien de Film and Com pour cet entretien.









