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[CRITIQUE] : Mārama


Réalisateur : Taratoa Stappard
Avec : Ariāna Osborne, Toby Stephens, Umi Myers,...
Distributeur : Grindhouse Paradise Pictures
Budget : -
Genre : Épouvante-horreur, Historique.
Nationalité : Néo-Zélandais, Britannique.
Durée : 1h29min

Synopsis :
Dans les landes désolées du Yorkshire du Nord en 1859 à l’époque de l’Angleterre Victorienne, Mary Stevens, une femme māorie en quête de vérité sur ses origines, rejoint le manoir Hawkser. Entre les couloirs lugubres, apparaissent alors d’ancestrales visions qui révèlent peu à peu un mystère terrifiant.





Certains films surgissent et inventent leur propre genre tout en parlant à tous. Mārama, premier long métrage du réalisateur néo-zélandais Taratoa Stappard, est de ceux-là. Dès ce mercredi 22 avril, les salles françaises accueillent ce bijou sombre et puissant qui s'impose déjà comme l'une des révélations cinématographiques de cette année.
Tout commence avec une image. Alors qu'il se documente pour l'histoire qu'il veut raconter, Taratoa Stappard tombe sur la photographie d'un officier victorien posant fièrement devant une collection de vingt-neuf têtes maories préservées, accrochées au mur derrière lui comme des trophées.

Ce moment de sidération change tout. Ce qui devait être un drame historique devient, un film d'horreur. Parce que l'horreur est ici, dans les faits historiques de la colonisation britannique de l'Aotearoa, le nom maori de la Nouvelle-Zélande. Le réalisateur comprend alors que seul le cinéma fantastique peut rendre justice à l'ampleur de ce trauma collectif. La violence de la colonisation est, en elle-même, une matière horrifique.
Mais Mārama est aussi une œuvre très personnelle. Taratoa Stappard est d'origine maorie par sa mère, Hannah Tatana, et c'est dans la redécouverte de son propre whakapapa, comprenez, sa lignée, son héritage généalogique, qu'il a puisé la confiance nécessaire pour écrire et réaliser ce film. Les histoires que sa mère lui racontait enfant, celles des tūpuna, ces ancêtres féminines aux pouvoirs de voyantes, ont profondément irrigué le scénario. Le projet est donc, avant tout, un acte d'amour filial et un geste de réappropriation identitaire. Il ne s'agit pas pour Stappard de reconstituer un passé de l'extérieur, mais de le traverser de l'intérieur, avec le tremblement de celui qui y est directement rattaché par le sang et par la mémoire.

Copyright Grindhouse Paradise Pictures

La préparation du film a d'ailleurs été menée avec un soin et une rigueur exemplaire. Le réalisateur a collaboré étroitement avec des linguistes, des Matakite, ces voyants traditionnels dont le don est central dans la culture maorie et de nombreux experts culturels. Chaque détail du film, chaque mot de « te reo Māori » prononcé à l'écran, chaque pratique spirituelle évoquée, a été pesé et validé pour respecter le tikanga, l'ensemble des coutumes et des valeurs maories. Sur le tournage, chaque journée de travail commençait et se terminait par une karakia, une prière traditionnelle, ancrant l'équipe dans le respect profond de la culture représentée. Paraone Gloyne, producteur dédié à la langue et à la culture maories, a veillé en permanence à cette authenticité.

L'intrigue se déroule en 1859, dans les landes désolées du Yorkshire victorien. Mary Stevens, jeune femme maorie élevée loin de ses origines, reçoit une mystérieuse lettre l'invitant à se rendre au manoir Hawkser. Sur place, Sir Nathaniel Cole, ancien baleinier anobli et collectionneur passionné de culture maorie, lui propose un poste de gouvernante auprès de sa petite-fille Anne. Mais ce que Mary ignore encore, c'est que derrière cette invitation se cachent des intentions bien plus sombres, et que les visions qui commencent à la hanter dans les couloirs lugubres du manoir sont les échos d'un passé familial volé, brisé par la machine coloniale. Son prénom maori, Mārama, signifie lumière ou illumination : c'est précisément la quête du film, retrouver la lumière de ses origines à travers les ténèbres de l'oppression.

Ce qui frappe dans la construction du récit, c'est la façon dont Stappard utilise les codes du roman gothique anglais : le manoir isolé, la jeune femme en danger, les fantômes du passé,  pour les retourner contre eux-mêmes. Mārama s'inscrit dans la grande tradition littéraire de Jane Eyre ou de Rebecca, mais en déplace radicalement le regard. Ici, ce n'est plus la jeune Anglaise naïve qui découvre les secrets d'une maison de maître : c'est une femme maorie qui, loin de son peuple, démasque les horreurs que l'Empire britannique a commises sur les siens. Le manoir n'est plus le décor d'un frisson bourgeois, il est le symbole concret du pillage colonial, un espace dans lequel chaque objet exposé est un bien volé, une identité spoliée.

Copyright Grindhouse Paradise Pictures

Le personnage de Nathaniel Cole est à cet égard d'une intelligence redoutable. Obsédé par la culture maorie, il se targue de l'admirer, d'en parler la langue, de la collectionner et c'est précisément là que réside son crime. Son admiration n'est qu'une forme raffinée de prédation. Il possède des mokomokai, ces têtes tatouées maories que les Européens arrachaient à leurs propriétaires pour en faire commerce, comme il chasse la baleine, animal sacré et protecteur pour les Maoris. Même la langue « te reo Māori » qu'il pratique avec ostentation devient entre ses mains un instrument de domination, une façon de dépouiller encore davantage Mary de ce qui lui appartient en propre. Stappard montre avec une acuité remarquable comment l'appropriation culturelle peut cohabiter avec le racisme le plus brutal, comment on peut célébrer une culture tout en détruisant méthodiquement le peuple qui en est porteur.

C'est Ariāna Osborne qui porte l'ensemble du film sur ses épaules, et elle le fait avec une grâce et une force rare pour un premier rôle au cinéma. Fille d'une légende des All Blacks, ancienne rugbywoman de haut niveau reconvertie à la danse et au jeu, elle apporte à Mary-Mārama une puissance physique et une vulnérabilité émotionnelle qui rendent le personnage absolument irrésistible. Stappard l'a décrite comme possédant "une force tranquille, une présence simple, sans effort" et c'est exactement ce que l'on ressent à l'écran. En parallèle, Toby Stephens, acteur britannique au charisme feutré, donne à Sir Nathaniel Cole toute l'ambiguïté nécessaire pour en faire un antagoniste dont la menace naît précisément de son apparente bienveillance.

Visuellement, Mārama est une réussite. La photographie de Gin Loane joue avec brio sur les contrastes entre les couleurs chaudes et vivantes des visions ancestrales de Mary et la froideur bleutée, presque cadavérique, du manoir victorien. La bande originale de Karl Soelve Steven et Rob Thorne tisse ensemble des instruments traditionnels maoris et des cordes tendues comme des nerfs, créant une atmosphère sonore unique. Quant aux costumes, ils racontent eux aussi une histoire : l'évolution de la garde-robe de Mary, de la soumission vers la rébellion, est une narration à part entière.

Copyright Grindhouse Paradise Pictures

Une de ces plus grandes qualités est sa portée universelle. La spoliation de la terre, de la langue, des rites, des corps est ce que le film décrit avec une précision documentaire et une intensité dramatique remarquables faisant écho à l'histoire de tous les peuples colonisés du monde. En s’emparant des codes de l'horreur gothique, Stappard trouve le langage le plus juste pour parler d'un passé que l'on préfère souvent taire. Il n'y a pas de monstres surnaturels dans. Il y a des hommes blancs convaincus de leur droit absolu sur le monde et sur les autres, et cela est suffisamment terrifiant.

Mārama est un film important. C'est aussi un film beau, hanté, profondément féministe et anticolonialiste, qui invente sous nos yeux un nouveau sous-genre du cinéma fantastique. Taratoa Stappard ouvre une porte que l'on espère voir d'autres créateurs maoris, et d'autres voix longtemps réduites au silence, franchir après lui. En attendant, courez le voir.


Jess Slash'Her