[CRITIQUE] : La Corde au Cou
Réalisateur : Gus Van Sant
Acteurs : Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo, Cary Elwes, Al Pacino,...
Distributeur : ARP Selection
Budget : -
Genre : Thriller.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h45min
Synopsis :
Ceci est l’histoire vraie de Tony Kiritsis, un homme ruiné à cause d’un emprunt. A Indianapolis, le 8 février 1977, il kidnappe le fils du courtier responsable de sa situation. Il réclame 5 millions de dollars et des excuses. La prise d’otage va durer 63 heures, sous les yeux de la télévision locale, puis nationale. L’Amérique se passionne pour cette affaire. Chacun choisit son camp. Tony est-il un criminel, ou simplement une victime qui réclame justice ?
On avait laissé ce bon vieux Gus Van Sant, cinéaste hétéroclite et insaisissable d'un circuit indépendant US qui en a cruellement besoin, au crépuscule des annees 2010 avec un mojo gentiment lessivé , que ce soit au détour du pas folichon Nos Souvenirs, épopée mystico-grotesque façon survival pesant à la naïveté/mièvrerie presque ridicule (notamment son final, à la lourdeur dispensable), rarement transcendé par une mise en scène impersonnelle et sans grande fulgurance; mais également du pas forcément meilleur Don't Worry, He Won't Get Far on Foot, drame peu inspiré et sans envie tentant de, maladroitement, célébrer une figure artistique à la créativité débordante - le dessinateur John Callahan, projet longtemps porté par feu Robin Williams.
Autant dire donc qu'on ne pétait pas forcément d'enthousiasme à l'idée de voir le bonhomme reprendre sa caméra, même sept ans après un repos amplement mérité.
Petite erreur de jugement tant le bonhomme a requinqué mignon son mojo entre-temps, avec une péloche qui louche à la fois dans le rétroviseur cinématographique d'une colère sociale qui n'a jamais réellement faiblit (pensez Un après-midi de chien de Sidney Lumet), mais aussi dans l'instantané d'une époque contemporaine à la violence décemment plus décomplexé (Bugonia de Yorgos Lanthimos), tout en titillant mignon une fibre politique qui ne l'a jamais réellement quitté, tout comme son regard accru sur les ambivalences de l'identité américaine.
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Soit La Corde au Cou, mise en images de l'histoire vraie à la fois tragique et désespérée de Tony Kiritsis, quarantenaire méchamment ruiné qui en février 1977, s'est rendu au siège de la Meridian Mortgage Company, une compagnie d'assurance et de crédit immobilier, pour demander justice et réparation, au courtier responsable de sa situation.
À défaut de trouver le big boss, il prendra en otage à l'aide d'un stratagème aussi habile qu'absurde - une corde placée autour du cou de sa victime, et reliée à la gâchette de son fusil -, son rejeton, Richard Hall, tout en tenant en échec les forces de l'ordre pendant plusieurs jours...
La chronique d'une réponse brutale mais intimement compréhensible à un capitalisme dévorant et impitoyable, continuellement aux frontières de la folie dans son désir contradictoire de retrouver une dignité écrasée par le cynisme d'un système valorisant - uniquement - les plus forts, tout en cherchant à obtenir une récompense démesurée à son malheur.
Une histoire que Van Sant décline d'une manière aussi linéaire que limpide, à travers une balade comico-dramatico-sarcastique flirtant langoureusement avec le thriller rétro, tissée autour d'une narration volontairement ambiguë et à la banalité trompeuse, qui vient scruter la confrontation déséquilibrée entre les deux versants d'un American Dream chimérique (l'incarnation - majoritairement - empathique du white male spolié de ses biens, opposée au symbole du capitalisme dévorant, opportuniste et aveugle, qui construit son empire sur la tyrannie du plus faible), sans vulgairement caractériser chaque camp (il donne un vrai poids emotionnel à Tony comme à Richard, incarnés avec justesse et prestance par Bill Skarsgård et Dacre Montgomery), tout autant que sonder la propension absurde et purement américaine de " spectaculariser " médiatiquement le réel, comme le pouvoir écrasant des médias et d'un storytelling fasciné et fascinant qui répond autant qu'il joue avec les besoins d'attention de tous, et notre propension malsaine (mais humaine) à nous délecter du malheur des autres.
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Amer mais jamais moralisateur pour un sou, incisif et pragmatique, embaumé dans un réalisme rétro qui n'est pas sans rappeler le magnifique The Mastermind de Kelly Reichardt (plus cru encore dans sa peinture contemplative d'une descente aux enfers silencieuse qui fait écho à un délitement national bruyant et violent), La Corde au Cou se fait une séance mordante et humaniste, la mise en lumière d'un événement méconnu de ce côté de l'Atlantique, dont les échos ne peuvent que douloureusement résonner avec une actualité ou les injustices sont légion.
Joli come-back donc, pour ce qui est le meilleur effort du cinéaste depuis Promised Land.
Jonathan Chevrier










