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[ENTRETIEN] : Entretien avec Yann Samuel (Compostelle)

Copyright 2025 Marie-Camille Orlando - Eveya Productions - Page Films - Apollo Films Distribution - France 3 Cinéma - Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma- Artémis Productions


Habitué d’un cinéma français populaire, Yann Samuell revient avec Compostelle, suivant une ancienne prof et un jeune délinquant sur le parcours de Saint-Jacques de Compostelle. C’est à l’occasion de la présentation du film en ouverture du Love International Film Festival de Mons que nous avons pu échanger sur ce nouveau long-métrage.

En le lisant, j'étais ému aux larmes, et je me suis dit qu'il se passe vraiment quelque chose pendant ces marches. - Yann Samuel


J’ai lu que Compostelle était inspiré d'une histoire vraie. Qu'est-ce qui t'a connecté avec cette histoire ?

Alors, ce n'est pas une histoire vraie à proprement parler. C'est-à-dire que les personnages d'Adam et de Fred sont totalement fictifs. Mais en revanche, il existe un livre, Marche et invente ta vie, qui est écrit par Bernard Ollivier, le fondateur de l'association Seuil. Celle-ci va dans les centres éducatifs fermés pour mineurs, ou dans les prisons pour mineurs, et propose aux jeunes et aux juges de les emmener faire une marche de rupture pendant trois mois. Comme ça, on marche loin dans un autre contexte pour les sortir de l'univers qui les fait devenir parfois violents, parfois insoumis. Donc, ce livre est en fait les témoignages que Bernard a recueillis de jeunes qui sont passés, il y a deux ans, trois ans, cinq ans, dix ans, par l'association, et voir ce qu'il en reste. En le lisant, j'étais ému aux larmes, et je me suis dit qu'il se passe vraiment quelque chose pendant ces marches. Donc, on a contacté l'auteur, avec qui j'ai passé un week-end entier et on a beaucoup rigolé. Il m'a abreuvé d'anecdotes, de petits détails de comment ça se passe, de mécaniques, de relations entre les adultes et les ados, etc. Et puis, quand je suis revenu, je me suis dit qu’il fallait que je fructifie toutes ces choses pour en faire un scénario.

Le changement de cadre m'a surpris mais c'est tellement logique et pertinent sur le moment... Est-ce que tu peux revenir sur ce choix de mise en scène ?

Alors, c'est un choix très audacieux, que j'ai fait un petit peu seul de mon côté sans en parler à personne si ce n'est à mon équipe technique. Généralement, les films où il y a un cadre, c'est soit du scope, soit du 16:9. En l'occurrence, on commence en 4:3, donc c'est un format très réduit, proche du carré, qui raconte le côté enfermé des personnages qui sont prisonniers de leurs propres limites, qu’ils se mettent eux-mêmes sur le dos. Et puis, quand ils décident de faire cette marche, le format s'ouvre et on passe en 2:39, donc en super scope, pour raconter que, d'un seul coup, tout est possible. Ils vont élargir le champ de leur conscience, élargir leur perception d'eux-mêmes et de l'autre, et les choses peuvent s'enclencher.

C'est intéressant, parce que résultat, la scène où on voit Fred avec sa fille a un split-screen qui nous étouffe encore plus.

Exactement, oui. Ça, c'est une idée un peu dingue qui m'est arrivée le matin du tournage, alors que ce genre de scène se prépare pendant une semaine, et puis on se dit : « OK, est-ce qu'on va y arriver ? » En fait, le matin du tournage, je me suis dit qu’il fallait qu'elles ne soient jamais dans le même coin de l'appartement tout en restant tout le temps ensemble. Je me suis alors dit qu’il y aura une partie de l'image pour la mère, une partie pour la fille. « Je sais pas comment mais on va y arriver ! » (rires) Et l'équipe technique est partie billes en tête en se disant que c'était trop génial, de manière très motivée. Ça a été pas loin de dix-sept prises mais on y est arrivé.

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Peut-être justement, quel a été le travail avec Alexandra Lamy et Julien LeBerre pour avoir ce lien, cette alchimie, animosité en même temps ?

Là-dessus, moi, ce que j'aime travailler, c'est le contre-emploi. La plupart du temps, quand je vais voir des acteurs de renom, c'est plus pour leur proposer des contre-emplois que des emplois. Et quand j'ai eu envie de bosser avec Alexandra sur ce projet, c'est justement parce qu'elle est quelqu'un de tellement solaire et à priori sympathique qu'on ne peut pas imaginer qu'elle soit dans le déni, dans le refus, et qu'elle ait cette rage en elle. Donc c'était ça ce qui m'intéressait chez elle. Et à l'inverse, Julien, que personne ne connaît puisque c'était son premier grand rôle au cinéma, je l'avais approché. On s'était beaucoup rencontrés pendant les castings donc, je voulais aussi lui proposer quelque chose qu'il n'était pas. C'est-à-dire qu’il a eu dans sa période adolescente beaucoup de colère, et puis il est passé sur autre chose. Mais voilà, c'est un personnage qui a besoin d'être en fabrication. Ce sont deux personnages qui se fabriquent l'un l'autre en fait. C'est comme si t'avais deux tas de glaises et que l'un façonne l'autre et l'autre façonne l'un. Donc comment ça s'est passé ? Avec beaucoup de bienveillance et de confiance. Moi, c'est comme ça que j'aime travailler. C'est-à-dire que je leur dis toujours, à chaque fois, de me faire une proposition sur la scène que j’ai écrite parce que la plupart du temps, les acteurs arrivent dans un décor et le découvrent. Moi, je le connais déjà, puisque j'ai travaillé dans ce décor. Eux, je leur dis, de manière organique : « Où est-ce que t'as envie de te placer ? », « Comment est-ce que tu vois les choses ? ». Et en fonction de cette matière qu'ils me donnent, leur positionnement, la façon dont ils vont s'approprier le décor, les accessoires, je donne des indications, du style d’effacer peut-être cette partie-là, et puis remonter tel autre sentiment, et ainsi de suite. Mais ça part toujours d'une base qui vient d'eux. C'est comme pour les costumes : jamais je ne dis à un acteur quel costume il doit porter. C'est lui qui choisit parce que c'est lui qui incarne le rôle, il faut qu'il le sente.

Par rapport au décor, comment filmer quelque chose qui peut être aussi connu, éprouvant et galvanisant que le parcours de Saint-Jacques de Compostelle ?

Ah ben c'est un énorme boulot ! Une fois que le scénario a été écrit, ça a été des mois et des mois de repérage, à faire le chemin dans un sens, dans un autre, à me dire que dans l'histoire, il faut que les personnages soient là, … En même temps, il y a des moments où ils se perdent sur le chemin. Dès le premier jour, ils s'égarent sur le chemin donc il fallait que je trouve un truc qui ressemble au chemin mais qui ne soit pas trop loin, et puis, surtout, que ça ait du sens par rapport à leur parcours intérieur. Au début, les décors sont très rocailleux, ça a l'air d'être hyper accueillant parce qu’il y a des collines, mais en fait, on s'aperçoit qu'il y a des pierres absolument partout. C'est comme eux : ils ont l'impression d'être des gens bien, mais en fait, on ne peut pas creuser dedans parce qu'il y a toujours quelque chose de dur en dessous. Et les choses se développent comme ça. Puis il y a des moments aussi où il faut qu’on oublie complètement le décor pour rester juste focus sur l'intensité des personnages et leur regard l'un à l'autre. Comment on filme ? Deux équipes caméras, une équipe de dronistes, un steadycammer, donc beaucoup de monde. On se déplace tous les jours, on avance au fur et à mesure, en même temps que les vrais pèlerins, parce qu'on est vraiment sur le chemin de Compostelle. D'après ce que j'ai compris, c'est 70 000 personnes sur le chemin tous les jours. Donc il nous arrivait de démarrer dans une étape, on voyait les pèlerins qui partaient, qui nous avaient vus la veille et qu’on connaissait un peu. Puis une semaine plus tard, on avait avancé et on les retrouvait. Donc c'était drôle, il y avait une espèce de suivi comme ça, jusqu'à l'arrivée à Compostelle où on retrouvait encore des gens.

Peut-être, on se rencontre ici dans le cadre du festival du film de Mons, qu'est-ce que cela fait de faire l'ouverture du festival et surtout d'avoir ce premier retour public ?

La confrontation avec le public, je vais l’avoir tout à l'heure. C'est vrai que c'est la première projection publique réelle, donc je suis un peu dans l'expectative, je suis très confiant dans mon film donc il n'y a pas de raison que ça se passe mal. Par ailleurs, je suis venu à Mons avec Jeux d'enfants, je suis revenu en tant que membre du jury, donc c'est un lieu que j'affectionne particulièrement. Je suis très heureux d'être ici à nouveau et faire l'ouverture, c'est un immense honneur. Je suis très heureux que « Compostelle » soit là pour lancer ce festival.

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Est-ce qu'il y a une question que tu aurais voulu aborder un peu plus longtemps dans cette interview ?

Ah, c'est une excellente question ! (rires) C'est le piège, je n'avais pas prévu ça.

Julien aussi. Il a choisi sa scène préférée.

Il a raconté sa scène préférée ?

Il est d'abord parti sur la scène du couteau puis celle du action-vérité.

D'accord. En fait, je revois le film régulièrement, puisque je viens à peine de terminer la fabrication du film et je me rends compte qu'il y a beaucoup de choses qui sont fabriquées volontairement par moi et par mes acteurs et mon équipe. Et puis, il y a des choses qui nous ont échappé mais qui sont meilleures encore. Et je trouve que c'est ça la magie du cinéma : d'un seul coup, ce n'était pas prévu, ça arrive, et ça pousse le sujet et le film encore plus loin... Je pense que quand les étoiles s'alignent, on est porté par quelque chose qui nous dépasse.



Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles ainsi qu’à l’organisation du Love International Film Festival de Mons pour cet entretien.