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[ENTRETIEN] : Entretien avec Julien Chheng

Copyright Autochenille Production - TF1 Droits Audiovisuels - France 3 Cinéma // Courtesy of Adult Swim // Copyright Productions - Studiocanal - France 3 Cinéma Les Armateurs

Venu présenter les premières images de son nouveau film, Mu Yi et le beau général, Julien Chheng est l’un des plus grands talents actuels au niveau de l’animation, ce qui nous a donné envie de parler avec lui de sa carrière ainsi que de son nouveau projet.


Je n’ai pas eu l’intention de faire de l’animation avant très tard dans ma jeunesse. - Julien Chheng


Qu’est-ce qui t’a mené au cinéma d’animation ?

Je n’ai pas eu l’intention de faire de l’animation avant très tard dans ma jeunesse. J’étais passionné de cinéma et je m’en sortais très bien à l’école avec des belles notes donc on me voyait plus intégrer des parcours d’ingénieur. Je dessinais beaucoup sur le côté donc j’ai passé les concours nationaux en secret avant d’être pris à l’école Estienne. Derrière, j’ai découvert l’illustration, qui était déjà pour moi très difficile à avoir mais dont j’ai adoré l’expérience. Au bout de 2, 3 ans d’études à l’Estienne, je me suis rendu compte que je voulais beaucoup voir ça bouger et que l’animation était parfaite pour moi. J’ai tenté les Gobelins après ça. J’ai été élevé seul par ma mère avec ma fratrie de trois et elle galérait en tant que monteuse de cinéma et de documentaires en alternant avec des jobs alimentaires. J’ai été bercé par les rushs qui courent la nuit, elle qui montait des documentaires un peu fauchés le soir. Petit à petit, je suis allé dans l’animation. Je dirais que j’ai aussi été très motivé de montrer que ce chemin était viable aussi en tant que carrière parce qu’on ne m’a pas trop poussé à faire ça familialement.

Tu as travaillé sur plusieurs films d’animation à l’esthétique préexistante comme Titeuf ou Le chat du rabbin. Comment un animateur s’adapte à ce genre de visuels tout en conservant son style ?

C’est la base d’un animateur : un des fondamentaux qu’on apprend à l’école, c’est de s’adapter au style du réalisateur ou de la réalisatrice. Il y a 10, 15 ans, la plupart du temps, les films produits étaient des adaptations d’œuvres préexistantes comme les titres cités. Même Ernest et Célestine est une adaptation de livre pour enfants. Par nécessité, l’animateur doit s’adapter au style visuel du film. C’est justement pour cette versatilité qu’on est engagés, de pouvoir faire bouger n’importe quel style et rendre les personnages humains, crédibles. C’est quelque chose qu’on apprend à l’école et qui nécessite de très bonnes leçons de dessin et être flexible.

En parlant d’Ernest et Célestine, tu as commencé dans l’animation du premier film avant de prendre la direction des épisodes de la série puis la coréalisation du deuxième long-métrage. Comment as-tu vu ces différentes étapes professionnelles ?

Ça a été très progressif et c’est vrai qu’Ernest et Célestine a été très important pour moi. En fait, j’ai été aux États-Unis à Disney, j’avais été recruté pour du développement visuel là-bas. C’était un programme qui recrutait des étudiants issus d’écoles partout dans le monde et j’étais dans une sélection de six mois de formation intensive rémunérés comme un vrai salarié du studio. On était intégré aux équipes de développement là-bas, ils investissaient sur nous. J’ai adoré l’expérience tout en me sentant un peu frustré de développer des personnages sur des projets qui n’allaient peut-être pas voir le jour. J’ai donc décidé de rentrer en France car je trouvais ça bizarre qu’on vienne nous chercher dans la France ou n’importe où dans le monde pour essayer d’injecter du sang frais en design dans un studio américain. Je me suis donc demandé pourquoi ne pas rester chez nous pour monter des projets à nous. C’est dans ce sens-là que je suis rentré en France pour in fine monter un studio d’animation en 2D. Le premier job quand je suis rentré, c’est qu’on m’a proposé de faire de l’animation sur ce film. Je suis arrivé en cours de production et j’ai adoré le style. C’était un retour au dessin simple, instinctif, faire bouger une ligne, donner de l’émotion, où la prise de risque était totale. C’était cadré mais pas aussi « traditionnel » dans le style disneyien du terme, c’était un nouveau style d’animation. Ça m’a suivi jusqu’à aujourd’hui en fait car, dans le style du studio La Cachette, c’est un style qu’on continue d’explorer et d’analyser. Des années après cette expérience d’animateur, c’est le producteur du film, Didier Brunner, qui m’a contacté pour savoir si ça m’intéresserait éventuellement de réaliser une série adaptée d’« Ernest et Célestine » et j’ai accepté. J’étais en réalisation avec Jean-Christophe Roger, qui était un vétéran de la série donc j’ai appris les codes comme ça, auprès de lui, de Didier, des équipes de Folivari sur cette première saison. C’était de la 3D rendu 2D. Mon apport en tant qu’animateur du premier film a aussi permis de trouver, malgré la technique 3D, une animation qui collait à ce qu’on connait d’Ernest et Célestine. De fil en aiguille, Didier et l’équipe de Folivari nous ont proposé de développer le long-métrage, Voyage en Charabie. Ça a mis un peu de temps mais j’étais honoré déjà puis j’ai essayé de rendre hommage à la fois au premier film et à l’œuvre de Gabriel Vincent tout en étendant l’univers, de faire un film drôle, profond, touchant, ce qui caractérise l’univers.

Ernest et Célestine : le Voyage en Charabie - Copyright Productions - Studiocanal - France 3 Cinéma Les Armateurs

C’est vrai que cette suite a dû paraître proche en tant qu’artiste, avec ce pays qui bride la créativité tout en rappelant l’importance de la culture dans la société.

Pour moi, c’est très important que les œuvres qu’on choisit de faire résonnent pour nous-mêmes, en tant qu’auteur et réalisateur. On n’est pas aussi passionné que lorsqu’un sujet nous importe. Le voyage en Charabie parle de cette musique qui est en nous et qui, dans certains états, certains pays, certaines familles, ne peut pas totalement s’exprimer car, pour utiliser une métaphore du film, on ne veut voir de toi qu’une seule note, qui est choisie. Toutes tes autres notes ne sont pas désirées. Le film parle de ça : comment libérer, réautoriser toutes les notes de ta musique, comment chacun peut à nouveau s’exprimer librement et se déployer artistiquement. Ça me parlait beaucoup car c’est ce qu’Ernest a vécu par rapport à sa famille qui refusait qu’il devienne musicien. On ne m’a pas interdit de devenir artiste mais clairement, j’ai dû un peu forcer mon entrée dans ce milieu-là vis-à-vis de la famille.

Tes œuvres sont donc marquées par une approche 2D, que ce soit aussi dans Love Death Robots et Star Wars Visions. Il y a une résurgence de cette technique qui a souvent été mise de côté par les studios pendant un long moment pour privilégier la 3D.

C’est intéressant car, quand je suis sorti des Gobelins en 2010, on nous a conseillé de faire notre film de fin d’études en 3D parce qu’il n’y aurait plus que ça comme job à pourvoir à la fin de nos études. « La 2D est morte, préparez-vous à ça » … Nous, comme on était un petit peu rebelles, on s’est dit que, si à l’avenir on se retrouvait effectivement à ne faire que de la 3D, on voulait que notre film de fin d’études soit en 2D car ce serait la dernière fois qu’on pourrait s’amuser avec cette technique. On a fait Le Royaume, un court-métrage étudiant en 2D. Par la suite, je suis parti à Disney mais je suis revenu sur Ernest et Célestine, il y a eu Titeuf, Le chat du Rabbin, … Il y avait encore de la 2D d’auteur en Europe mais avec peu de places et de projets. Quand le studio La Cachette a été créé en 2014, il n’y avait pas de plateformes, on était sur un modèle avec 2, 3 films d’animation par an, des séries en 2D certes mais économique, … On a vraiment fondé le studio en se disant qu’on ne voulait faire que de la belle 2D qu’on aimerait voir, en court-métrage, en série, au cinéma, même si ça ne fonctionnerait sans doute pas au début. Tout notre travail s’est concentré là-dessus. Par chance, il y a eu l’émergence de plateformes qui sont venues nous chercher pour des courts-métrages comme dans la première anthologie Love Death Robots, destinée à un public ado/adulte avec un style très dynamique en 2D traditionnel. On doit en partie l’émergence du studio à ce nouvel appétit en lien avec l’émergence des plateformes et au fait qu’on était prêt car on avait un studio avec cette technique que nous voulions mener. Ce n’est que des années après Ernest et Célestine : le Voyage en Charabie qu’on a connu une certaine consécration quand Lucasfilm nous a demandé de pitcher des histoires. Quand j’ai pitché Spy Dancer à Lucasfilm, qu’ils ont adoré l’histoire et voulu en faire un court-métrage, j’étais honoré. C’était la fin d’un cycle pour nous en tant que studio. On avait quand même démarré en se disant que c’était le chant du cygne de la 2D et qu’on s’établissait en tant que rebelles à vouloir en faire. Finalement, le marché de cette 2D d’auteur nous a permis de profiter de cette première vague et puis qu’un studio aussi fort que Lucasfilm nous propose de réaliser notre propre film Star Wars en 2D, c’est un signe que la 2D européenne est très forte, très demandée, surtout pour un public qui est passé à l’âge adulte. Je ne dirais pas que c’est une nostalgie pour le style de la 2D mais je pense qu’il y a un goût prononcé pour les beaux designs, les beaux traits qui bougent en 2D et pas que la 3D. Il y a aujourd’hui un retour en force de la 2D et du contenu ado/adulte. Maintenant, il faut se battre pour que chaque projet soit très singulier, avec l’enjeu que chaque projet se démarque assez pour ne pas être un ersatz d’un autre projet ou que l’IA s’en empare. Je pense que la 2D a de beaux jours devant elle mais il faut continuer les efforts pour qu’elle reste singulière.

Est-ce qu’il y a moyen de développer justement un peu plus sur Spy Dancer ? Je trouve que c’est un exemple de storytelling de qualité avec une animation à tomber.

Ça me touche car j’adore ce film. Je pense que je l’ai conçu avec une grande histoire en tête en me disant que ce ne sont pas des personnages que je crée juste pour un court-métrage. J’avais déjà leur histoire de troupe, comment ils vivaient avant l’invasion de la planète, comment ils ont dû s’y adapter, dans quel état ils sont de devoir performer tous les soirs dans le cabaret face aux troupes ennemies, … C’est quelque chose qui rappelle le Paris occupé de la seconde guerre mondiale donc il y avait un parallèle aussi français qui plaisait beaucoup à Lucasfilm. Tout de suite, c’est une histoire qui me touchait, avec cette mère qui a perdu son enfant et qui croit le retrouver dans le public. Ce sont des points de départ qui me font dire que j’ai envie de dérouler ces fils, d’aller au bout de la rencontre, soit imaginaire soit réelle entre une mère et son fils, d’ouvrir les portes de ce qui pourrait changer ensuite. Est-on prêt à aller jusqu’au bout pour croire que son fils peut rester son fils et si cet amour peut changer d’état en état, d’envahi à envahisseur, … Je trouve des résonnances par rapport au monde actuel, qui sont déjà présentes dans « Ernest et Célestine », en partant d’un conflit familial avec un aspect intime mais qui ont des résonnances plus grandes. C’est comme ça que je l’ai conçu. Je pense qu’à l’époque où je pitchais le film à Lucasfilm, j’écrivais déjà mon long-métrage Mu Yi. Mu Yi est une jeune femme qui a perdu sa mère, qui va rencontrer des comédiennes qui vont l’introduire à un nouveau personnage qui va tout changer dans sa vie. Cette rencontre avec les comédiennes dans cette scène de spectacle, je l’avais dans l’écriture du film donc elle a fortement inspiré mon point de départ sur le court-métrage Star Wars mais dans une situation inversée. On est plutôt du côté de la comédienne ici. Ça s’est fait comme ça et c’était une grande chance. Je leur pitchais cette histoire en leur disant que je voulais que ce soit fondamentalement une histoire de l’univers Star Wars mais que si on en enlevait tous les éléments de la licence, que ça fonctionne quand même. C’est pour ça que c’est un court-métrage qui parle de relations intimes entre les personnages, ce qui leur a plu.


Le Chat du rabin - Copyright Autochenille Production - TF1 Droits Audiovisuels - France 3 Cinéma

Tu es venu justement présenter Mu Yi et le beau général à Anima. Peux-tu en parler un peu plus longuement ?

C’est un projet que je développe depuis très longtemps dans le studio La Cachette. C’est une histoire un peu personnelle car elle se déroule dans les montagnes en Chine, au centre du pays, dans une région qui a vu naître beaucoup de mythes et de légendes chinoises. C’est une région assez reculée avec des villages perchés dans les hauts des montagnes difficiles d’accès. J’avais envie de raconter l’histoire d’une jeune fille qui a 14 ans et vit dans un village interdit aux hommes. C’est la fête des morts, où il faut honorer les ancêtres. Elle vend des statues à des touristes de passage avant de rencontrer une troupe d’opéra qui joue un spectacle parlant du plus bel homme qui ait jamais existé et qui était un général du 6ème siècle. Afin de divertir les femmes de son village, elle les invite à performer là-bas. Cette pièce de théâtre va réveiller beaucoup de secrets enfouis. La rencontre de Mu Yi avec ce mythe va changer sa vie, lui révéler pourquoi il n’y a que des femmes dans son village et qui est la résultante d’une histoire qui se passe de génération en génération à la campagne, inspirée de faits réels. Elle va donc embarquer dans cette aventure dans la peau d’un beau général. On va voir son épopée entre deux époques car elle va se projeter dans celle du beau général par le biais de son casque. Elle va devoir essayer de réparer les choses à cette époque-là pour changer le cours de l’histoire, la sienne et son village. C’est assez ambitieux narrativement mais je voulais invoquer l’histoire réelle de certaines régions très pauvres en Chine mais aussi les mythes et légendes locales, voir comment les connecter ensemble pour faire une grande histoire. C’est un peu un rêve de réalisateur, d’auteur, de designer de personnage car c’est le film que je rêvais de voir adolescent. C’est un peu un film de genre, il y a de la magie, des émotions, une très belle musique composée par Amine Goudarzi qui est iranien. À l’époque du beau général, il y avait des connexions entre le Golfe Persique et la Chine donc culturellement, ça faisait sens pour moi que la musique soit empreinte d’influences iraniennes et chinoises et contemporaines aussi car il y a de la basse électrique, de la guitare électrique dans la musique. On a fait un conte très contemporain qui rend hommage aux paysages, à la calligraphie, et qui utilise tout le savoir-faire qu’on a développé au studio La Cachette depuis toutes ces années. On a bouclé l’animation la semaine dernière, on est en train de finaliser les images, la musique est finie et le film devrait être fini dans les prochaines semaines. On va pouvoir le présenter et ce sera le premier long-métrage du studio, ce qui nous rend très content. C’était notre rêve au départ de la fondation du studio de monter nos propres œuvres et on y est.


Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à Kevin Giraud et l’équipe d’Anima pour cet entretien.