Breaking News

[CRITIQUE] : Little Trouble Girls



Réalisatrice : Urška Djukić
Avec : Jara Sofija Ostan, Mina Švajger, Saša Tabaković, Nataša Burger,...
Distributeur : ASC Distribution
Budget : -
Genre : Comédie Dramatique.
Nationalité : Slovène, Italien, Croate, Serbe.
Durée : 1h30min

Synopsis :
Lucia, une jeune fille introvertie, rejoint la chorale de son école et se lie d’amitié avec Ana-Maria, populaire et séduisante. Confrontée à un environnement inconnu et à l’éveil de sa sexualité, Lucia commence à remettre en question ses croyances, perturbant l’harmonie du chœur.



Dans Little Trouble Girls, la réalisatrice slovène Urška Djukić propose une exploration délicate et nuancée de l’adolescence, en mettant en scène le parcours intérieur d’une jeune fille, Lucia, confrontée à ses premiers émois amoureux. Son cœur chavire entre la fascinante et populaire Ana-Maria et l’ouvrier, taillé comme une statue grecque, venu travailler sur un chantier dans le couvent. Le film adopte une approche à la fois intimiste, sensorielle et symbolique.
L’un des aspects les plus forts du film est sa mise en scène minimaliste. Djukić adopte un style contemplatif où les gestes, les regards et les silences prennent une importance centrale. La caméra s’attarde souvent sur des détails du corps de Lucia qui reflètent ses chamboulements intérieurs. Cette approche permet au spectateur de s’immerger dans la vie intérieure de l’adolescente.

Copyright SPOK Films

Le travail sonore joue également un rôle essentiel. Les chants de la chorale sont essentiels à la création de l’atmosphère. Ils incarnent à la fois la discipline parfois absurde imposée aux jeunes filles et une forme de communion quasi spirituelle. La chorale fonctionne ainsi comme un chœur de tragédie grecque : elle amplifie et exacerbe les états émotionnels de l’héroïne. Ce contraste entre l’harmonie musicale et les tensions intérieures souligne la complexité du monde intérieur de la jeune fille.
Le film aborde l’adolescence comme pleine de transformations et de contradictions. Lucia se trouve sollicitée de toutes parts : la pression du groupe, l’autorité religieuse et la découverte progressive de son propre corps et de ses désirs. Djukić évite toute dramatisation excessive et représente fidèlement les dynamiques au sein de son groupe d’adolescentes. Elles s’admirent autant qu’elles se jalousent. Les interactions entre les jeunes filles révèlent comment les normes sociales et les attentes du groupe influencent la construction de l’identité. Le film montre ainsi que la découverte de soi se fait souvent dans le regard des autres.

Un autre aspect important du film tient à sa dimension queer. Sans proposer une catégorisation explicite de l’orientation sexuelle des personnages, Little Trouble Girls suggère un éveil du désir qui dépasse les cadres normatifs hétérosexuels. Les interactions entre les jeunes filles, marquées par la proximité physique, l’admiration et la fascination, sont souvent ambiguës et témoignent clairement d’une fluidité du désir naissant.
Comme beaucoup de “coming of age”, Little Trouble Girls représente l’adolescence comme un moment où les identités sexuelles et affectives sont malléables. Le film ne cherche pas à définir ni à étiqueter ces sentiments, mais plutôt à montrer comment ils parviennent tout de même à émerger dans un contexte social et religieux qui valorise la retenue.

Copyright SPOK Films

Le cadre religieux du film n’est pas seulement un décor : il constitue un véritable dispositif symbolique. Le couvent et la chorale représentent un espace structuré par des règles strictes. Pourtant, c’est bien dans cet environnement que les pulsions, les désirs et les questionnements identitaires émergent. Cette tension entre spiritualité et corporalité constitue l’un des thèmes centraux du film. Djukić ne critique pas frontalement l’institution religieuse, mais met en lumière ses contradictions. Elle s’amuse même de certains de ses symboles les plus forts en faisant de la vierge Marie un objet de désir pour Lucia, et cela par une scène de baiser aussi étrange, belle qu’amusante.

En plus d’être l’objet du désir naissant des adolescentes, la présence d’un groupe d’ouvriers introduit une dimension sociale discrète. Ces travailleurs apparaissent comme plus populaires et ancrés dans le concret, ce qui contraste avec le couvent, lieu spirituel et normé s’il en est. On peut discerner une forme de hiérarchie sociale implicite : tandis que les jeunes filles vivent dans un cadre assez feutré et spirituel, les ouvriers incarnent le travail manuel et la matérialité du quotidien. Le film permet ainsi la coexistence de deux univers sociaux qui, normalement, se croisent sans véritablement se rencontrer. Coexistence qui suscitera une curiosité invasive chez ces jeunes filles en fleurs.
La présence des ouvriers agit également comme un élément perturbateur. Leur activité rappelle l’existence d’une réalité que l’institution tente d’ignorer. Leur bruit importune les répétitions; leur existence tente d’être effacée par la pose de rideaux par les bonnes sœurs. La stabilité du lieu est ébranlée par leur présence et révèle ainsi les tensions entre discipline religieuse, éveil des désirs et frontières sociales.

Copyright SPOK Films

Little Trouble Girls adopte une esthétique épurée, presque poétique. Les cadres souvent fixes, la lumière naturelle et l’attention portée aux paysages contribuent à créer une atmosphère douce et envoûtante. Cela renforce la dimension introspective du récit et souligne la fragilité du moment représenté : celui où l’enfance s’efface progressivement.
Little Trouble Girls est un premier film qui propose une réflexion subtile sur le désir, la norme et la découverte de soi. Grâce à son style minimaliste et sensoriel, Urška Djukić parvient à traduire avec justesse la complexité de l’adolescence et de l’éveil amoureux.


Éléonore Tain