[CRITIQUE] : Las Corrientes
Réalisatrice : Milagros Mumenthaler
Avec : Isabel Aimé Gonzalez Sola, Esteban Bigliardi, Claudia Sanchez, Ernestina Gatti,...
Distributeur : Dulac Distribution
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Argentin, Suisse.
Durée : 1h40min
Synopsis :
Lina, 34 ans est une styliste argentine au sommet de sa carrière. En Suisse pour recevoir un prix prestigieux, elle se jette sans raison apparente dans un fleuve. De retour à Buenos Aires, elle garde le silence sur cet épisode. Pourtant, de façon presque imperceptible, quelque chose en elle a changé. Une peur de l’eau s’installe, insidieuse, et finit par paralyser son quotidien. Peu à peu, ce bouleversement intérieur fait remonter à la surface un passé qu’elle croyait à jamais enfoui.
On se faisait la réflexion pas plus tard que l'été dernier, avec la sortie conjuguée de l'audacieux Simón de la montaña de Federico Luis, de la bulle romantico-lancinante Les Amants Astronautes de Marco Berger où même de la tragi-comédie dramatico-familiale piquante et purement Allenienne, Moi, ma mère et les autres de Iair Said : le cinéma argentin va particulièrement bien en ce moment (il est vrai bien aidé par le succès critique des claques estampillées El Pampero Cine, que furent La Flor de Mariano Llinás ou Trenque Lauquen de Laura Citarella; voire des " casses " vraiment chouettes tels que When Evil Lurks de Demián Rugna, ou Los Delincuentes de Rodrigo Moreno), et il trouve de plus en plus son chemin dans nos salles obscures... tant mieux, non ?
On se répète et tu t'en fous un peu avoues (tu as tord, mais tu as le droit d'être dans l'erreur) mais nous, ça nous botte ce genre de ch'tite victoire cinéphile à une heure où la proposition n'a jamais été aussi imposante.
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| Copyright Dulac Distribution |
Nouvelle preuve de cette santé éclatante avec Las Corrientes de la réalisatrice argentino-suisse Milagros Mumenthaler, drame psychologique touchant et dévastateur qui ne tarde pas à mettre son auditoire dans le bain, au détour d'un acte tragique qui déclenche durement les hostilités d'une narration frappé par le sceau d'une rugosité subtile et rare : une créatrice de mode, fraîchement récompensée par un prix célébrant son œuvre, se jete d'un haut d'un pont dans des eaux glacées; un acte aussi impulsif et désespéré que douloureusement discrète, qui ne vient même pas rompre le silence assourdissant d'une Genève au coeur de l'hiver, symbole d'un monde totalement indifférent à son malheur.
Une ouverture brutale - elle réchappera de peu de la noyade - qui donne sensiblement le ton d'une étude de personnage claustrophobique qui joue moins la carte d'une catharsis empathico-larmoyante stéréotypée que celle d'une observation glaciale (mais, paradoxalement, pas exempt d'empathie non plus), lancinante et sensorielle d'une jeune femme qui a - en apparence - tout pour être heureuse et comblée intimement comme professionnellement, mais qui laisse peu à peu les fissures de son quotidien et la résurgence des traumatismes d'un passé qu'elle pensait enfouis, nourrir son insatisfaction latente pour une existence empoisonnée par les pressions et les exigences sociales, et à laquelle elle aspire désormais s'échapper.
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Anatomie d'une douloureuse dépression, embaumée dans un malaise tout autant hypnotique que mélancolique, fruit d'une rigueur formelle incroyable (une science du cadre qui ne fait que sublimer la performance tout en retenue et investie d'une magnifique Isabel Aimé González Sola) comme d'une gestion sonore affûtée qui amplifie ses légers échos Hitchcockiens, Las Corrientes, qui se délite peut-être un peu trop dans ses dernières instants, ne cherche jamais véritablement à donner des réponses faciles et évidentes à la dérive envoûtante de son énigmatique héroïne, qui remet brutalement en question son identité tout en cherchant, sincèrement, à comprendre le trouble qui l'assaille physiquement et psychologiquement.
Et c'est là que réside toute sa force, dans cette opacité consentie, dans cette volonté de nous confronter à l'incertitude d'un vertige intérieur pour nous mieux nous bousculer par sa sensibilité exacerbée.
Exigeant donc, mais fascinant.
Jonathan Chevrier



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