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[CRITIQUE/RESSORTIE] : Le Sud


Réalisateur : Victor Erice
Acteurs : Omero Antonutti, Sonsoles Aranguren, Icíar Bollaín, Lola Cardona,...
Distributeur : Les Acacias
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Espagnol.
Durée : 1h33min

Date de sortie : 20 janvier 1988
Date de ressortie : 7 janvier 2026

Synopsis :
Dans l'Espagne des années 50, une petite fille, Estrella, est fascinée par son père, un homme plein de mystère.




Il y a quelque chose de rare, presque indescriptible, dans la joie intime et sincère que tout cinéphile (où simple spectateur, évidemment) peut avoir de (re)découvrir une oeuvre passée au détour d'une salle jamais assez obscure, et encore plus un chef-d'œuvre du cinéaste essentiel mais, paradoxalement, peu prolifique Victor Erice, dont le cinéma n'a eu de cesse d'ausculter les souvenirs loin d'être toujours heureux de son Espagne de coeur, tout en embrassant avec la même fougue son présent.

Une Espagne emprunt de mystère et de poésie, rarement montrée à l'écran (et chez lui, comme souvent chez Guillermo Del Toro, au plus près de la complexité comme de la richesse de l'imaginaire et de l’innocence du prisme de l'enfance, rompant le silence lourd de sens des adultes tout en étant confronté à l'inhumanité et à la brutalité sourde de l'homme), par un faiseur de rêves conscient que la mémoire est éphémère là où la beauté de la pellicule elle reste, quand bien même elle se détériore.

Expérience cousine au monumental - mais moins austère - Les Moissons du Ciel de Terrence Malick (que ce soit dans la gestion comme dans la représentation fantastique des paysages naturels d'Erice, où son travail excessivement méticuleux sur le son et la lumière; deux héritiers du cinéma contemplatif de Yasujiro Ozu, dont le caractère excessivement rigoureux ne vient jamais atténuer une once de la puissance émotionnelle des images comme des histoires), qui s'inscrit dans une vraie continuité à son déjà exceptionnel - et premier effort - L'Esprit de la ruche, Le Sud (une adaptation du roman éponyme d'Adelaida García Morales) nous catapulte dans l'Espagne des années 50, au plus près de la famille de la jeune Estrella, vivant dans une maison délabrée au nord du pays.

Entre une mère frustrée de ne pouvoir exercer son métier d'institutrice (mais avant tout et surtout, par l'indifférence pesante de son époux), et un patriarche médecin/sourcier taciturne et mélancolique (désespérée par sa condition comme par la vie, et la réalité douloureuse d'un amour déchu), la gamine s'enferme dans l'idolation d'un père égoïste qu'elle pense comme un magicien aux pouvoirs surnaturels, comme dans une solitude au silence de plomb à mesure que la maturité fasse son office sur son regard du monde et des siens, annhilant sa spontanéité et son admiration enfantine.

Considéré comme douloureusement inachevé par Erice lui-même (de gros conflits de production, qui ont empêché le cinéaste de terminer le film comme son pendant littéraire), sans pour autant que chaque seconde du film ne vienne trahir l'amour du cinéaste pour le septième art, le film, embaumé dans la musique enivrante d'Enrique Granados, swingue tout du long sur le fil tenu de la réalité et de l'imaginaire, qu'il laisse suffisamment de zones d'ombre sur son histoire et ses personnages (et même ses cadres), pour continuellement laisser la porte à l'interprétation tout autant qu'à l'identification.

Fantastique et puissant mélodrame, odyssée initiatique intime et bouleversante, expérience intense et inoubliable, Le Sud est un chef-d'œuvre incroyable et poignant sur l'enfance et le dur passage à l'âge adulte, sur notre perception évolutive du monde et notre nécessité à faire preuve d'empathie - pas uniquement envers nos proches.
La ressortie immanquable du moment.


Jonathan Chevrier