Breaking News

[C’ÉTAIT DANS TA TV] : #39. Normal People

Enda Bowe/Hulu/BBC/Element Pictures

Avant de devenir des cinéphiles plus ou moins en puissance, nous avons tous été biberonnés par nos chères télévisions, de loin les baby-sitter les plus fidèles que nous ayons connus (merci maman, merci papa).
Des dessins animés gentiment débiles aux mangas violents (... dixit Ségolène Royal), des teens shows cucul la praline aux dramas passionnants, en passant par les sitcoms hilarants ou encore les mini-séries occasionnelles, la Fucking Team reviendra sur tout ce qui a fait la télé pour elle, puisera dans sa nostalgie et ses souvenirs, et dégainera sa plume aussi vite que sa télécommande.
Prêts ? Zappez !!!



#39. Normal People (2020)


C'est étrange de se dire qu'une habitude qui est commune à tout critique, de petite où grande envergure, à savoir écrire (plus où moins) objectivement sur ce que l'on a pu lire/regarder, devient particulièrement difficile, voire même particulièrement frustrant, quand l'œuvre en question nous touche au plus profond de notre être, nous bouscule, titille l'innocence de notre nostalgie comme notre sensibilité, nous emeut au-delà des larmes.
Ne pas se sentir satisfait à l'idée que les mots que l'on couche sur le papier (restons sur un ton romantique : tapoter frénétiquement sur son ordinateur ne l'est pas du tout), ne soient pas assez puissant pour retranscrire le choc, l'impact indélébile de sa (re)découverte, le frisson palpable de sensations qui ne nous quittent pas/plus même longtemps après sa vision, le trouble pur et vrai face à histoire particulière comme à des personnages que l'on ne veut pas quitter et auquels on s'accroche désespérément (foutues bandes originales...).

We could be in a room full of people and my eyes would always meet his, just to find that he had already been looking.

Adapté (très fidèlement) du roman éponyme d'une Sally Rooney particulièrement impliquée dans la production, Normal People et sa romance inhabituelle (parce qu'excessivement vraie), déchirante et vibrante, est totalement de ses œuvres là : si la découvrir est une claque aux émotions intenses et fortes, s'y replonger ne fait qu'amplifier sa richesse comme sa beauté, son authenticité palpable comme la tristesse insondable de devoir lui dire adieu.
On n'en ressort pas indemne la première fois, indemne face à cette intimité réelle et pudique, subtile et vraie qui nous touche parce qu'elle nous renvoie délicatement (où brutalement, c'est selon) à nos vécus à coups de vagues de tendresses qui viennent nous percuter de plein fouet.
Et cette vérité ne se fait que plus tenace au fil du temps et des visions...

Romance belle et douloureuse où le timing est - véritablement - l'allié le plus doux comme le plus destructeur, la série est avant tout et surtout un magnifique double récit initiatique et romantique sur le désir comme l'importance du premier amour qui vient rabattre les cartes d'un trope irritant du coming of age (une fille - plus où moins - marginalisée qui - plus ou moins secrètement - tombe in love du garçon populaire), tout en redéfinissant très vite et subtilement le conflit de classes et l'intimité comme la sexualité - et l'acte sexuel - à l'écran (des séquences magnifiques parce que maladroites, crues, douces - la notion de consentement, essentielle - et intenses, à la nudité toute aussi frontale qu'elle n'est jamais gratuite), à travers deux destinées meurtries lancées dans une quête (vaine, puisque déjà acquise) de normalité avec les cicatrices d'hier et d'aujourd'hui en bandoulière.

Enda Bowe/Hulu/BBC/Element Pictures

Well, it was different with you, didn’t have to play any games with you…It was just real.

Deux âmes irlandaises solitaires (bien que leurs solitudes soient différentes, certes) et joliment cultivées qui savent (particulièrement bien) communiquer à travers leurs corps (leurs silences, leurs regards, leurs gestes) mais qui, paradoxalement, peineront pendant longtemps à surmonter leurs difficultés à communiquer verbalement ce qu’ils ressentent - pas uniquement l'un pour l'autre.
Et c'est justement dans cette intimité rare, dans cette alchimie de leurs corps en parfaite osmose que la narration base intelligemment sa structure, chaque rapprochement comme chaque acte sexuel nourrit, reflète l'évolution des personnages comme leurs rapports de force au sein de leur propre relation, comme de leurs propres cadres.

Elle s'est Marianne, lui c'est Connell, et les deux viennent de milieux sociaux diamétralement opposés : elle n'a pas à se soucier de l'argent (et n'aura jamais à le faire), lui vient d'un univers plus modeste et ouvrier.
S'ils vont dans le même lycée - lui est populaire,  elle est victime d'un harcèlement constant de la part de ses amis -, ils apprennent réellement à se connaître parce que la mère de Connell est femme de ménage chez Marianne.
Il est totalement intégré (sans doute, aussi, parce qu'en dehors de ses exploirts sportifs, il prend ses decisions en fonction des réactions, réelles ou supposées, de ceux qui l'entoure), elle, parce que bourgeoise et riche (et sans doute beaucoup trop franche pour l'hypocrisie du monde des adolescents), n'a aucune chance de pouvoir le faire (en ce sens, le show aborde frontalement et durement la question du harcèlement scolaire, dont certaines scènes sont particulièrement violentes dans leur justesse), et s'ils se côtoient et couchent ensemble cela doit être dans le secret.

I’m never lonely when I’m with you, that was kind of a perfect time in my life,…to be honest,I don’t think I was ever really happy before then.

Soit l'élément déclencheur toxique d'une première union aux dès pipés d'avance (quand bien même ils ont la même vision du monde, les mêmes difficultés à communiquer, sont les élèves les plus brillznts de leur classe et semblent parfaits l'un pour l'autre), la faute à l'immaturité absurde d'un Connell tellement anxieux à l'idée de subir le regard d'autrui et d'assumer ses sentiments face à ses proches (ce que lui renvoie en pleine poire sa mère, avec qui il entretient une relation fusionnelle, qui le replace à sa bêtise comme à ses erreurs, dans l'une des plus fortes de la première moitié de la série), qu'il n'hésitera pas, maladroitement, à humilier celle qu'il aime en ne l'invitant pas au bal, sans réaliser que tout le monde est déjà au courant de leur idylle mais surtout se moque de leur relation (une vérité qu'il ne comprendra que trop tard, le soir même du bal, dans ce qui marquera au fer rouge son plus grand regret).

Tout bascule et s'inverse à la fac, où ils quittent leur petite ville de Carricklea (citée fictive du splendide comté de Sligo) pour la capitale Dublin, terrain plus propice et plus sophistiqué pour que Marianne s'intègre là où Connell, bien plus en proie à des difficultés émotionnelles comme économiques jusqu'ici digérées, peine à trouver sa place dans ce nouvel environnement qui lui rappelle continuellement sa condition et ses origines - plus où moins brutalement.
Et c'est exactement là où leurs deux parcours cahoteux se fait des plus passionnants et bouleversants à suivre, de part l'attirance indescriptible et frustrante - parce que jamais totalement complète - qui les lie (dès qu'ils sont ensemble dans une pièce, même bourrée de monde, plus rien ni personne n'existe à part eux), mais aussi les divers événements/troubles qui les assaillent et, paradoxalement, les unit dans un seul et même mouvement complexe.

Enda Bowe/Hulu/BBC/Element Pictures

But we have done so much good for one another...

Si Connell doit se battre contre son anxiété, ses crises de paniques, sa culpabilité et la dépression (dans une représentation - de son déclenchement à ses conséquences - d'une justesse rare de la maladie chez les jeunes adultes, qui culmine à de trois scènes : le monologue de Connell suite au décès de son ami de lycée Rob, les retrouvailles entre lui et Marianne à son enterrement et leur échange nocturne sur Skype); Marianne se confronte à un chemin de croix encore plus douloureux à travers de multiples relations sentimentales et sexuelles profondément toxiques, où son corps comme son âme sont marqués par les violences diverses, physiques comme psychologiques.

La résultante crue de son sentiment constant de dévalorisation et de sa faible estime d'elle-même (une brutalité qu'elle a pu rechercher mais qui, pire encore, à laquelle elle s'est habituée), fruit d'une relation familiale abusive marquée par le mépris et l'abandon (dont le point culminant est une scène tragique et poignante de bondage avec un photographe qu'elle fréquente en Suède, où ses maux semblent s'apaiser lorsque les mots de Connell se pose sur une énième humiliation, qu'elle transforme en véritable triomphe sur la/sa vie).
C'est par cette amitié mensongère (parce qu'elle n'en a jamais réellement été une), par cet amour sincère que les deux se déchirent autant qu'ils apprennent à grandir, à apaiser les douleurs qui les assaillent, à comprendre qu'ils ont de la valeur dans ce monde, qu'ils sont aimés et qu'ils y ont totalement leur place.

You know i love you. And i'm never gonna fell the same way for anyone else.

Rares sont les shows à valoriser l'importance comme la puissance, d'une représentation complexe et empathique de l'intériorité émotionnelle des personnages telle qu'a pu le faire Normal People, qui embrasse la beauté comme le malaise du non-dit avec une fougue impressionnante, laisse bouillonner la tension (intellectuelle, sexuelle, romantique) tout en célébrant avec délicatesse la fragilité des corps, sans jamais les écraser par une mise en scène tapageuse.
Tout ici n'est question de réalisme, de crédibilité et de réel saisissant, de morceaux de vie prégnants auxquels on s'attache, dans lesquels on se reconnaît, où la finesse de l'écriture comme de la réalisation de Lenny Abrahamson et Hattie McDonald (toute la seconde partie, un poil moins contemplative et clipesque, et définitivement la plus impactante) se percutent à la maestria du jeu et de l'alchimie renversante d'un tandem Daisy Edgar-Jones/Paul Mescal habité et hallucinant, qui nous partage un amour fictif que l'on jurerait pourtant bel et bien vrai.

Douze épisodes à la durée fluctuante (mais ne dépassant jamais les trente minutes de bobine) dont l'apparente banalité n'a d'égale que la grandeur : l'histoire d'amour sublime, chaotique et contrariée entre Marianne et Connell est extraordinaire parce qu'elle ressemble - où presque à n'importe qu'elle autre.
Normal People est un trésor, et il est difficile de ne pas le chérir comme il se doit, même avec la maladresse des mots d'un critique éperdument amoureux de sa romance authentique, et qui n'a toujours pas su sécher ses larmes même cinq ans plus tard.


Jonathan Chevrier