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[ENTRETIEN] : Entretien avec Simon Franglen (Carrière)

Photo : Amy Martin Photography / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0


Venu en Belgique pour les World Soundtrack Awards, Simon Franglen a pris un quart d’heure pour revenir rapidement sur sa carrière et son travail sur les deux suites de la saga Avatar.

Avatar : La voie de l'eau - Copyright Walt Disney Company

Commençons par votre expérience en matière de programmation : vous avez fait des arrangements et de la production musicale. En quoi tout ce parcours vous a-t-il servi en tant que compositeur ?

À mon sens, avoir accumulé diverses expériences par le passé n’a rien de négatif. Ce sont ces expériences qui font de vous le compositeur que vous êtes aujourd’hui. C’est un parcours somme toute assez classique. Il y avait un pianiste nommé Johnny Williams, qui jouait au sein des studios Fox et qui a fini par devenir John Williams. Il y avait aussi un claviériste nommé James Newton Howard ou encore un musicien de studio nommé Hans Zimmer. On apprend toujours de ses expériences passées, et c’est ce qui a façonné ceux qu’ils sont devenus par la suite. Pour ma part, cela m’a permis de découvrir une grande variété de méthodes de travail. Comme j’ai travaillé sur des centaines d’albums et des dizaines de films pour d’autres compositeurs avant de le devenir moi-même, j’ai pu observer les différentes manières dont chacun travaille. Si un compositeur n’a travaillé que pour lui-même, il ne connaît qu’une seule approche. Moi, j’en ai sans doute vu une centaine et cela ne m’empêche pas pour autant de créer mon propre son ou d’avoir mon propre style. Cela signifie simplement que, lorsque je dois atteindre un objectif précis, je dispose de plusieurs chemins pour y parvenir.

Les Sept Mercenaires est sorti il y a dix ans, c’est un film sur lequel vous avez travaillé en tant que compositeur additionnel. Pourriez-vous revenir sur cette expérience ?

James Horner avait composé certains thèmes pour le film. À son décès, je les ai finalisés et présentés à Antoine Fuqua. Je lui ai dit : « Voici les thèmes ; nous tenions à ce que vous les ayez. » Antoine m’a alors demandé si je pouvais composer la bande originale. C’est ainsi que j’ai réalisé la partition, en m’appuyant sur ces thèmes. Je suis fier de pouvoir dire que nous avons rendu hommage à James. C’était très difficile à l’époque, mais je suis satisfait du résultat.

C’était une belle partition.

Je suis d’accord. C’est une partition vraiment remarquable.

Les Sept Mercenaires - Copyright Sony Pictures

Une autre pièce marquante est The Way of Water. Comment se sont déroulées vos premières discussions avec James Cameron au sujet de la musique sachant qu’il s’agit d’un univers entièrement nouveau, avec des personnages inédits, tout en devant préserver l’héritage lié à ces figures ?

Tout a commencé fin 2017 : il m’a demandé de lire les scénarios d’Avatar 2, 3, 4 et 5. Dans le scénario du deuxième volet, dès le deuxième paragraphe, il est indiqué que Neytiri entonne un chant. J’ai alors composé ce morceau pour elle. Il lui fallait des paroles, une mélodie, un thème. Ce thème est devenu celui de la famille, que j’utilise dans The Way of Water. C’était le point de départ, en 2018. Il y avait d’autres éléments musicaux à concevoir à l’époque. Puis, progressivement, Jim et moi avons discuté de la manière dont j’allais aborder la partition. Ensuite, la pandémie de COVID a frappé, et tout s’est arrêté pendant un certain temps. Il s’est alors tourné vers moi et m’a demandé si je voulais être le compositeur du film. Je me suis rendu en Nouvelle-Zélande pour en discuter davantage avec lui. Nous avons évoqué notre volonté de conserver l’atmosphère du premier Avatar. Sur le premier film, j’étais responsable de la partie non orchestrale, c’est-à-dire les textures et les rythmes. J’avais donc une très bonne maîtrise de l’univers sonore du premier volet. Pour Avatar 2 et 3, je connaissais déjà la palette sonore. Par ailleurs, Jim souhaitait une approche légèrement différente. Il a précisé qu’il appréciait beaucoup la musique du premier film, mais qu’elle manquait de thèmes selon lui. Il voulait dire par là qu’il n’y avait pas de thèmes spécifiquement associés à certains personnages. Il a expliqué qu'il ne s'agissait pas simplement d'avoir un thème pour la princesse Leia ou la « Marche impériale ». Il m'a fait comprendre qu'il fallait créer des thèmes spécifiques pour les personnages et les éléments du récit. Ainsi, la mélodie associée au chant de Zoe Saldana est devenue le thème de la famille. J'ai composé ce thème familial en premier. Ensuite, il m'a dit qu’il fallait quelque chose pour les Metkayina. J'ai donc écrit ce qui est devenu leur thème. On peut d'ailleurs l'entendre lors de l'arrivée des Tulkuns. Puis, j'ai composé un thème pour Payakan. Il a également fallu créer un motif pour la RDA, au moment de leur premier débarquement. Cela a fini par évoluer vers un thème distinct pour Quaritch, qui nécessitait sa propre identité musicale, avec des couleurs et des textures différentes. Un motif lié aux Na'vi a vu le jour et il s'est depuis étoffé pour devenir un thème plus vaste dans le troisième volet. Le deuxième film a introduit de nombreux éléments inédits, environ 5 à 6 thèmes entièrement nouveaux, car c'était nécessaire. Il en va de même pour Avatar 3 : on y retrouve Vaarang et le Peuple des Cendres, les Windtraders, ... Autant de thèmes et de personnages variés. Le thème de Lo'ak prend de l'ampleur, celui d'Akiri gagne en complexité. Tous ces éléments sont présents parce que les films eux-mêmes évoluent. Si les films changent, la musique doit évoluer avec eux.

J'aimerais revenir sur un morceau que vous avez mentionné, New Star, qui intervient au moment où la situation dégénère à nouveau. Je trouve que ce morceau exprime parfaitement la nature belliqueuse de l'ennemi, tout en contrastant avec une certaine sérénité, une forme de paix...

C’est l’un de mes préférés. J’aime beaucoup ce qui a été fait pour New Star, car il s’agit du thème de la RDA et je voulais quelque chose qui évoque une marche militaire. Les percussions dans New Star sont entièrement électroniques. Elles ne sont pas acoustiques, afin de conserver ce côté tranchant, typiquement électronique. J’ai privilégié les synthétiseurs pour les percussions plutôt que des instruments acoustiques. Il fallait des cuivres, pour renforcer l’aspect militaire. Par-dessus, on retrouve une fanfare. Je voulais donner l’impression d’une machine qui ne s’arrête jamais et qui continue inlassablement. On perçoit le craquement constant des roues et des chenilles des tracteurs qui entrent en scène. Le tout devait également exister face au grondement massif des moteurs des vaisseaux spatiaux. L’idée était de traduire, avant tout, la nature mécanique de la RDA. D’ailleurs, dans l’ensemble de la bande originale, ce qui est lié aux humains de la faction est paradoxalement ce qui semble le moins « humain ». Le thème de la RDA incarne donc la puissance militaire de cette immense machine.

C’est intéressant, car avec Fire & Ash, le thème du Peuple des Cendres a une forme de rudesse qui s’oppose à la machine, tout en transmettant ce sentiment de danger et de malaise.

Pour moi, ce peuple constitue les « punks » de cet univers car ils cherchent à tout démolir. J’ai donc composé pour eux un thème qui n’en est pas vraiment un mais plutôt une sensation. C’est un mélange de synthétiseurs et d’instruments à cordes mongols, appelés « morin khuur ». Je les ai intégrés pour évoquer une forme de frénésie. Il n’y a pas de mélodie à proprement parler ; personne ne dirait qu’il existe un « thème des Ash ». Quant à Vaarang, c’est une enchanteresse maléfique, une sorcière et, par conséquent, elle possède son propre thème musical. Dans le film, il y a un motif qui apparaît au moment où elle découvre l’arme à feu : elle en tombe amoureuse. Cette arme est l’objet de son affection, car elle constitue la source même de son pouvoir. Elle voue une haine profonde à l’intelligence artificielle et à tout ce qui touche à la nature. En revanche, elle adore cette arme. C’était là un aspect essentiel du groupe des « Cendres ». Ils cherchent tout simplement à tout détruire, à tout réduire en cendres. J’ai donc composé une musique qui traduit cette intention.

Avatar : De Feu et de Cendres - Copyright 20th Century Studios. All Rights Reserved.

À l’opposé, les Windtraders évoquent une certaine légèreté. Cela peut paraître un peu naïf, mais on ressent véritablement le vent ; une approche aérienne en quelque sorte.

Imaginez un galion de 300 mètres de haut : il fallait concevoir un thème d’envergure, à la mesure d’un tel vaisseau. C’est absolument magnifique. Le processus a été assez simple. Je me suis appuyé sur une gamme spécifique que j’utilise pour les marchands du vent. La première chose que j’ai composée pour eux, c’était la musique de leur danse sur le navire. Cette danse repose sur une gamme particulière, aux sonorités proches des échelles musicales arabes. Il s’agissait d’un chant interprété en direct avec tous les acteurs qui chantaient. On en retrouve d’ailleurs quelques fragments dans le film et il est possible qu’on en découvre davantage très prochainement. À partir de cette gamme, j’ai élaboré le thème des marchands du vent, car je souhaitais leur conférer une dimension plus sophistiquée. Ils parcourent le monde et se distinguent par une grande variété de nuances ; ils sont plus hauts en couleur. Ils sont fascinants, avec des apparences très diversifiées, puisqu’ils voyagent aux quatre coins du globe. On pourrait les comparer aux Phéniciens, qui commerçaient à travers toute la Méditerranée. C’est pourquoi je voulais que leur musique soit plus élaborée. Je suis donc très satisfait du thème que j’ai créé pour les marchands du vent.

Le thème You said you could protect them parvient à conserver une forme de gravité. Je pense que c'est ce thème qui exprime le mieux la souffrance profonde des personnages.

Vous avez très bon goût car c'est mon morceau préféré dans Avatar 3 ! (rires)

Merci ! (rires)

Je l'ai conçu de telle sorte que, si l'on prête l'oreille, on peut y déceler une variation d'un motif présent dans le premier Avatar. Mais ce n'est qu'une impression : en réalité, j'ai pris deux notes et je les ai fait s'éloigner l'une de l'autre. C'est un thème qui illustre l'éloignement entre Jake et Neytiri. La musique reflète donc ce mouvement : les lignes mélodiques s'écartent et ne sont pas en harmonie : elles s'opposent. Je voulais traduire cette idée que leur relation est en train de se déliter, qu'ils s'éloignent l'un de l'autre. C'était vraiment essentiel. C'est un passage très riche en émotion, grâce à l'interprétation remarquable des deux acteurs. Mon intention était de traduire cela en utilisant les thèmes pour raconter l'histoire qui se joue en filigrane des dialogues. Ainsi, rien qu'en écoutant la bande originale, on peut comprendre ce qui est en train de se passer.


Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à l’équipe du Film Fest Gent et des World Soundtrack Awards pour cette interview.