Breaking News

[CRITIQUE] : La Gradiva


Réalisatrice :
Marine Atlan
Acteurs : Antonia Buresi, Colas Quignard, Suzanne Gerin, Mitia Capellier-Audat,...
Distributeur : Tandem
Budget : -
Genre : Comédie, Drame.
Nationalité : Français, Italien.
Durée : 2h25min.

Synopsis :
Un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour découvrir les ruines de Pompéi et ses corps pétrifiés par le Vésuve. C’est là que le vertige les saisit brutalement. L’un après l’autre, ils se laissent submerger par le désir et la colère jusqu’à s’y abandonner complètement.




Au-delà des évasions légères de Cédric Klapisch ou des quelques simili-comédies potaches directement inspirées/pompées du côté du cinéma ricain, on ne peut pas réellement dire que le septième art hexagonal c'était montré, pendant longtemps, sensiblement habile dans ses incursions au cœur d'une jeune génération qui se cherche dans un monde d'adulte encore opaque, sous-genre - comme le teen movie - dominé de la tête et des épaules par nos camarades de l'autre côté de la Manche et de l'Atlantique.

Reste que quelques irréductibles gaulois ont tentés avec brio, de corriger le tir avec des divertissements bien de chez nous qui tranchent avec le manque de créativité/d'audace qui a un peu trop vulgairement caractérisé nos incursions maladroites dans le genre, s'extirpant de tout cliché facile dans leur représentation de la jeunesse d'aujourd'hui (Les Magnétiques de Vincent Maël Cardona, À l'Abordage de Guillaume Brac, Les Météorites de Romain Laguna où même le - génial - Grand Paris de Martin Jauvat).

Copyright Films du poisson, Bibi Film TV, Arte France Cinema

La Gradiva, estampillé premier long-métrage de la wannabe cinéaste Marine Atlan, pousse le curseur à une strate plus élevé en s'affranchissant plus où moins franchement des codes du récit d'apprentissage adolescent, pour mieux s'inscrire à la marge, plaçant ses jeunes figures en pleine découverte de la vie et parfois (très) cruelle avec elle-même, au milieu d'artefacts où elles sont appelés, d'une certaine manière, à devenir des fresques d'un instantané à la fois chaotique et merveilleux.

Tout part d'un roman, Gradiva : fantaisie pompéienne de l'écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui suit les aternoiements d'un jeune archéologue obsédé par un bas-relief antique représentant une jeune femme qui marche avec une grâce particulière, et qu'il se persuade d'avoir vu dans les rues de Pompéi, une « Gradiva » qui s'avère en réalité Zoé, une amie d'enfance qu'il a oubliée, et dont l'obsession et ses fantasmes se font l'incarnation de ses sentiments refoulés; un texte qui fascinera Sigmund Freud au point qu'il en composera un essai - Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen -, pensant la cité comme une métaphore de l'esprit humain.

Un contexte essentiel pour gratter toute la richesse nichée au coeur du film de Marine Atlan, qui se nourrit de cette symbolique dans sa mise en images du voyage scolaire d'une poignée de lycéens français à Naples et aux ruines de Pompéi, mômes moins lancés dans la découverte physique de leur cadre que dans le vertige d'une exploration de leur inconscient et des fantômes du passé, de leurs désirs encore inexprimés comme de leurs angoisses existentielles, comme s'ils étaient imprégnés par un esprit supérieur et invisible, par une dimension surréaliste qui surpasse le simple décor de carte postale où ils errent, un passé antique qui dialoguent intimement avec eux, au plus profond de leurs êtres : l'union entre la destruction antique et la construction de la jeunesse, l'éruption volcanique comme métaphore sensorielle de l'adolescence et de ses bouleversements, l'éveil pulsionnel face au passé pétrifié, la tragédie d'hier aux maux et mal-être d'aujourd'hui.

Copyright Films du poisson, Bibi Film TV, Arte France Cinema

Moins dans l'ombre d'Antonioni (la référence à Voyages en Italie que l'on décline sans réel substance) que de Bergman et Kechiche (sans pour autant se laisser aller comme le papa de La Vie d'Adèle, à une sensualisation outrancière des corps), voire même de Sofia Coppola dans sa manière d'observer avec tendresse la fragilité d'une adolescence incomprise et délaissée par un monde adulte qu'elle s'apprête à rejoindre, avec toute la désespérance et la mélancolie que cela implique; La Gradiva est un joyau rare et sensible, organique et délicat, vibrant et débordant d'énergie, fait pour troubler (même s'il reste un peu brut, dans son écriture et son interprétation chorale, pour tutoyer la perfection) autant que pour marquer un auditoire rarement ramené à sa propre expérience.
Peut-être, assurément, le plus beau film français de l'année avec Notre Salut d'Emmanuel Marre.


Jonathan Chevrier