[INSTANT LITTERATURE] : #39. Cadavre exquis (Agustina Bazterrica)
"Quoi, un site centré sur le cinéma qui papote littérature, mais quelle hérésie ! ".Voilà une manière polie de dire " qu'est-ce qu'on est en train de foutre ", mais à une heure ou la littérature n'a jamais autant été liée au septième art (ah, Hollywood et son manque d'originalité...), nous avons trouvé de bon ton, en temps que media, de voir un petit peu plus loin que le bout de notre plume, et d'élargir notre prisme de partage culturel en papotant littérature donc, sans pour autant que cela soit lié au cinéma - même si cela arrivera certainement souvent.
Armez-vous de vos lunettes, d'un marque-page et d'un potentiel chèque-cadeau FNAC pour faire vos emplettes, et lisez un brin nos recommandations littéraires pleines d'amour, au cœur de notre nouvelle section : Instant Littérature !
Le postulat, glaçant, tient en une ligne : un virus mortel s'est répandu chez les animaux, rendant leur chair impropre à la consommation humaine. Face à l'effondrement des filières de viande, la société ne recule devant rien : elle légalise l'élevage, l'abattage et la commercialisation de la viande humaine. Des êtres humains sont désormais élevés, arrivés à terme, transformés en marchandise, en produit de consommation courante. On leur retire les cordes vocales pour qu'ils ne puissent plus parler, ne puissent plus rappeler à ceux qui les mangent qu'ils étaient, hier encore, des personnes. C'est cette idée simple et vertigineuse qui porte tout le roman, et Bazterrica en explore chaque ramification avec un sang-froid qui rend la lecture d'autant plus percutante.
Ce qui frappe d'emblée, c'est la sécheresse magistrale de l'écriture. L'autrice a théorisé elle-même sa méthode comme une économie de moyens : dire beaucoup avec très peu, soigner la sonorité de chaque phrase, refuser la surcharge descriptive pour laisser au lecteur la responsabilité de compléter le sens. Le résultat est saisissant : chaque chapitre se referme sur une cadence qui pousse irrésistiblement à tourner la page, sans jamais céder à la facilité du sensationnalisme. L'horreur n'est jamais exhibée pour elle-même ; elle infuse, elle s'installe, elle devient un climat plutôt qu'un effet de manche. C'est un tour de force stylistique rare, qui place immédiatement ce roman au-dessus de la production habituelle du genre spéculatif.
Le personnage de Marcos, responsable dans un abattoir industriel où l'on traite désormais de la chair humaine, est un choix narratif d'une intelligence folle. Loin du monstre caricatural, c'est un homme englué dans le deuil, dans la routine, dans une normalisation progressive de l'innommable, et c'est précisément cette ordinaire complicité qui donne au roman toute sa portée politique. Car Cadavres exquis n'est jamais un simple exercice d'horreur gratuite : c'est une allégorie d'une puissance rare sur nos propres systèmes de production alimentaire, sur la manière dont une société peut rationaliser collectivement la pire des violences dès lors qu'elle est administrée, encadrée, rendue invisible par le langage et la bureaucratie. On pense inévitablement à l'élevage industriel contemporain, mais aussi, plus largement, à tous les mécanismes de déshumanisation de l'histoire, à la manière dont on retire aux opprimés jusqu'à leur voix pour mieux justifier leur exploitation.
Le roman est aussi, et c'est l'une de ses grandes forces, une réflexion féministe d'une acuité remarquable sur le corps. Bazterrica fait du corps humain, et singulièrement du corps féminin, un territoire de disputes, de pouvoir et de résistance, prolongeant une réflexion qu'elle mènera encore plus loin dans ses œuvres suivantes. Dans cet univers où toute chair est réduite à sa valeur marchande, les questions de genre, de reproduction, de consentement et d'appropriation des corps par le pouvoir affleurent à chaque page, sans jamais être asséné comme un discours plaqué : tout passe par la fiction, par l'image, par le silence des personnages.
Il faut aussi souligner l'intelligence de la construction narrative, qui distille ses révélations avec un art consommé du rythme. Chaque avancée dans la compréhension de ce monde est amenée avec une précision chirurgicale, jusqu'à des scènes finales d'une puissance dévastatrice qui restent gravées longtemps après la dernière page. Peu de romans parviennent à maintenir une telle tension sur la durée sans jamais tomber dans la surenchère ; celui-ci y parvient avec une maîtrise qui justifie pleinement le Prix Clarín qui l'a couronné et la reconnaissance critique unanime dont il continue de bénéficier.
C'est une œuvre magistrale, d'une intelligence formelle et politique exceptionnelle, portée par une plume d'une économie et d'une précision admirables. Un chef-d'œuvre contemporain de la dystopie, à mettre sans hésiter entre toutes les mains, et une autrice dont chaque nouvelle publication mérite désormais une attention absolue.








