[CRITIQUE] : I love Paris
Réalisateur : Nicky Murphy
Avec : Aminata Thiboult, Leonor Oberson et Louiza Aura,...
Distributeur : -
Budget : -
Genre : Comédie, Épouvante-horreur.
Nationalité : Français, Américain.
Durée : 2h00min.
Synopsis :
Après avoir été transformée en vampire, une chanteuse parisienne poursuit la gloire au prix de son âme.
Paris veut être célèbre. Chanteuse, influenceuse, artiste, peu importe : pourvu qu’on la regarde. Elle se filme, parle de sa carrière, soigne son image et semble considérer chaque être humain croisé sur son chemin comme un spectateur potentiel. Il lui manque un petit détail : le talent. Une nuit, sa rencontre avec Lutèce, une vampire, lui offre une opportunité inattendue. Mordue, Paris découvre que l’immortalité et le sang humain pourraient résoudre ses problèmes de carrière.
Avec I Love Paris, Nicky Murphy transforme le mythe du vampire en métaphore de la gloire à tout prix. Peu subtile, certes, mais efficace. L’idée derrière I Love Paris est née avec désinvolture. Le projet précédent de Nicky Murphy ayant échoué, le réalisateur décide de tourner malgré tout, avec les moyens du bord, aux côtés de quelques proches et d’une idée suffisamment absurde et toute simple : et si une aspirante chanteuse parisienne se transformait en vampire ?
Le film a ainsi été conçu dans une économie de débrouille, avec une grande place laissée à l’improvisation. Par exemple, Aminata Thiboult, qui interprète le rôle de Paris, participe également à l’écriture, à la production, à la musique et aux effets spéciaux. Les dialogues ont été largement retravaillés avec les interprètes afin de conserver un ton parlé et naturel.
On pourrait appeler ça du cinéma DIY. Ou, selon son degré de charité, du cinéma fait avec trois bouts de ficelle. I Love Paris ne donne jamais l’impression d’être un produit parfaitement calibré. Le long-métrage ressemble davantage à une blague entre copains lors d’une soirée arrosée. Et pourtant, le résultat est, contre toute attente, un assez bon film.
I love Paris filme Paris sans avoir l’air de vouloir la vendre à des touristes. Pas de Montmartre sous la lumière dorée, pas de pont Alexandre-III transformé en publicité pour parfum, pas de Paris éternellement disponible pour une romance. Chez Murphy, la capitale est surtout une ville dans laquelle on attend le métro, où l’on traîne dans des appartements trop petits, où l’on sort la nuit et où des gens parfaitement indifférents à votre petite vie continuent leur existence autour de vous.
C’est même l’une des grandes qualités du film : faire du réel parisien un décor qui refuse de jouer le jeu. Les passants ne sont pas là pour donner une jolie profondeur de champ aux personnages. Ils vivent leur vie, tout bêtement. Certaines séquences ont d’ailleurs été tournées avec de véritables passants qui ne savaient pas qu’ils étaient filmés. Paris n’est pas ici une capitale fantasmée mais un gigantesque casting sauvage dont personne n’a demandé à passer l’audition. Ce qui a donné lieu à quelques dialogues assez cocasses et savoureux.
Il faut néanmoins prévenir le spectateur : Paris (le personnage, pas la ville) est extrêmement agaçante. Elle parle trop, s’écoute beaucoup, se trouve manifestement plus intéressante qu’elle ne l’est et possède cette qualité rare des personnes en quête de célébrité : la capacité à transformer n’importe quelle conversation en autopromotion. Aminata Thiboult la joue avec une justesse remarquable. Paris n’est pas une caricature de jeune artiste ambitieuse : elle est suffisamment crédible pour qu’on ait envie de la gifler. Et exactement assez vulnérable pour qu’on culpabilise immédiatement après.
Car le film finit par nous prendre dans son propre piège. On se moque de Paris parce qu’elle est narcissique, opportuniste et persuadée d’avoir quelque chose d’exceptionnel à offrir au monde. Puis on se souvient que toute l’époque repose précisément sur cette croyance. Paris veut la gloire avec la foi légèrement pathétique de quelqu’un qui espère qu’un nombre suffisant de regards extérieurs finira par lui donner une valeur intérieure. Elle instrumentalise les gens, ment, triche, se met en scène et franchit allègrement quelques limites morales. Mais derrière cette petite machine à produire du contenu, il y a une angoisse parfaitement reconnaissable : et si personne ne me regardait ?

Courtesy of Fantasia Film Festival
C’est là que I Love Paris devient plus intéressant que son personnage. Parce qu’on rit d’elle, certes. Mais on rit surtout de cette injonction contemporaine à faire de sa propre existence un spectacle permanent. Le vampire n’est finalement qu’une influenceuse qui a trouvé un moyen particulièrement littéral de consommer son public.
Le vampire est une figure tellement surexploitée qu’il faudrait désormais une certaine audace pour oser encore lui planter les crocs dans quelque chose de neuf. Murphy a la bonne idée de ne surtout pas chercher à réinventer le monstre de manière radicale. Chez lui, être vampire ne signifie pas nécessairement hanter les cimetières ni contempler mélancoliquement l’éternité. Cela signifie surtout continuer à avoir des problèmes administratifs, sentimentaux et professionnels avec, en bonus, un régime légèrement plus compliqué.
Le choix du documenteur est particulièrement efficace. Genre périlleux, parce qu’il suffit d’un regard caméra trop appuyé ou d’une improvisation qui sonne faux pour que tout s'écroule. Il y a quelque chose de C'est arrivé près de chez vous dans cette manière de laisser le dispositif documentaire accompagner progressivement l'horreur. Et quelque chose de The Office dans les silences gênants, les regards caméra et cette sensation délicieuse que les personnages ne comprennent pas toujours à quel point ils sont ridicules. Le film maîtrise suffisamment ses codes pour que le fantastique surgisse sans jamais interrompre la comédie. La morsure devient un problème de communication. La mort, une stratégie de carrière. Le sang, du contenu.
L’autre plaisir du film tient à son petit jeu de piste queer. I Love Paris est truffé de clins d’œil à la scène queer parisienne, sans jamais donner l’impression de dresser un inventaire des personnalités « cool » du moment. Il y a ce crossover particulièrement savoureux avec Les Reines du drame d’Alexis Langlois. Louiza Aura reprend son rôle de Mimi Malamour, tandis que Langlois apparaît dans le film. Une sorte de petit multivers queer parisien se met ainsi en place. Le gag aurait pu être purement autoréférentiel. Il ne l’est pas complètement. Il participe plutôt à la sensation que I Love Paris appartient à un milieu précis : celui d’un cinéma queer indépendant qui préfère fabriquer ses propres mythologies plutôt que d’attendre que le cinéma dominant lui en prête une.
Et puis, soyons honnêtes, voir une vampire et une aspirante rappeuse évoluer dans le même Paris que les héroïnes des Reines du drame est exactement le genre de collision absurde qui donne envie de croire à l’existence d’un gigantesque univers partagé. Marvel peut garder ses super-héros. Paris a ses chanteuses ratées et ses vampires.
I Love Paris n’est pas parfait. Il est parfois trop long, parfois trop content de ses propres trouvailles, et son énergie DIY peut donner l’impression que le réalisateur a oublié de dire « coupez » à la fin d’une séquence. Mais il possède une qualité autrement plus précieuse : il a une personnalité. Son personnage principal est insupportable, son dispositif est casse-gueule, son budget ne semble pas exactement avoir été voté par une commission du CNC et son mélange de documentaire, de comédie queer et de film de vampires aurait pu finir dans le fossé dès la première morsure. Et pourtant, ça tient. Mieux : ça mord.
Car derrière son humour volontairement potache, I Love Paris raconte quelque chose d'assez juste sur notre époque. Paris veut être célèbre non pas parce qu’elle a quelque chose à dire, mais parce qu’elle veut exister plus fort. Elle veut être vue, reconnue, likée, désirée. Elle est prête à devenir un monstre pour obtenir ce que nous sommes désormais nombreux à vouloir : quelques secondes d’attention supplémentaires.
Éléonore Tain








