[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #173. Dark City

© 1998 - Warner Bros. All rights reserved. / New Line Cinema
Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !
#173. Dark City de Alex Proyas (1998)
La genèse du projet remonte au début des années 1990, lorsque Alex Proyas commence à développer une vision personnelle et obsessionnelle d'une cité sans soleil, gouvernée par des forces obscures et inhumaines. Proyas puise dans un imaginaire très large : le film noir américain des années 1940, l'expressionnisme allemand de Murnau et Lang, la littérature kafkaïenne, la philosophie idéaliste et les grandes questions sur la nature de l'identité et du libre arbitre. Le scénario, coécrit avec Lem Dobbs et David S. Goyer, construit un monde entièrement cohérent à partir de ces influences multiples, sans jamais donner l'impression d'un collage superficiel. New Line Cinema accepte de financer le projet avec un budget conséquent, permettant à Proyas de construire en studio, à Sydney, l'intégralité de cette ville imaginaire, une décision artistique fondamentale qui confère au film son atmosphère unique d'espace clos, de décor total, de réalité fabriquée. Il est savoureux de noter que les plateaux de tournage de Dark City seront ensuite réutilisés par les frères Wachowski pour Matrix, sorti un an plus tard et dont les thèmes, la réalité simulée, l'éveil de la conscience, la résistance à un pouvoir occulte, sont frappants de similitude.
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| © 1998 - Warner Bros. All rights reserved. / New Line Cinema |
L'histoire suit John Murdoch, homme amnésique qui se réveille dans une baignoire sans savoir qui il est, ni ce qu'il a fait. Autour de lui, une ville perpétuellement nocturne, des habitants dont les souvenirs et les identités sont manipulés chaque nuit par des êtres pâles et silencieux appelés les Étrangers, et un détective qui le traque pour des meurtres dont il ignore tout. Ce point de départ, apparemment classique dans la tradition du film noir, se révèle être le vecteur d'une réflexion profonde et troublante sur ce qui constitue l'identité humaine : est-ce nos souvenirs, notre environnement, notre histoire, ou quelque chose de plus fondamental et d'irréductible ?
Rufus Sewell incarne John Murdoch avec une intensité et une présence physique remarquables. Son visage anguleux, ses yeux clairs et fiévreux, sa manière de jouer la confusion et l'éveil progressif d'une conscience extraordinaire en font un héros à la fois ordinaire et magnétique. Kiefer Sutherland, dans le rôle du docteur Schreber, livre une performance mémorable et délibérément étrange : voûté, claudiquant, parlant d'une voix sifflante et précipitée, il campe un personnage ambigu dont les motivations profondes se révèlent graduellement avec une grande habileté dramatique. Jennifer Connelly, somptueuse et mélancolique, apporte une grâce et une profondeur émotionnelle au personnage d'Emma, femme de Murdoch dont le destin est l'un des fils les plus touchants du récit. William Hurt, en inspecteur Bumstead, incarne avec sa sobriété coutumière un homme du monde ordinaire confronté à l'extraordinaire, personnage d'ancrage précieux dans un univers qui ne cesse de se dérober. Et Richard O'Brien, le créateur de Rocky Horror Picture Show, compose un Mr. Hand d'une inquiétante étrangeté, figure de l'Étranger à la fois ridicule et terrifiante.
Ce qui fonctionne avec une puissance exceptionnelle dans Dark City, c'est avant tout la construction de son atmosphère. Dès la première image, le film installe un sentiment d'oppression douce, de familiarité déformée, d'angoisse sourde que rien ne viendra dissiper avant le dénouement. Proyas maîtrise avec une virtuosité absolue l'art du cadre expressionniste : plongées vertigineuses, contre-plongées inquiétantes, compositions asymétriques qui renforcent constamment le sentiment d'un monde déséquilibré et menaçant. La narration, construite comme une série de révélations emboîtées, tient le spectateur en haleine sans jamais le perdre, chaque nouvelle couche de vérité dévoilée rendant l'ensemble plus fascinant et plus cohérent. Le film parvient également à traiter ses thèmes philosophiques, le déterminisme, le libre arbitre, la construction sociale de l'identité, avec une légèreté de touche qui les rend accessibles sans les appauvrir.
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| © 1998 - Warner Bros. All rights reserved. / New Line Cinema |
Sur le plan technique, Dark City est une réussite absolue et un cas d'école en matière de direction artistique. Les décors construits par Patrick Tatopoulos sont proprement extraordinaires : cette ville composite, mélange d'architecture Art déco, de gothique industriel et de cauchemar expressionniste, possède une personnalité visuelle immédiatement reconnaissable et d'une cohérence interne remarquable. Chaque rue, chaque immeuble, chaque intérieur raconte quelque chose de cette société figée dans un éternel minuit, privée de soleil et de mémoire authentique. La photographie de Dariusz Wolski, qui signera plus tard les Pirates des Caraïbes, est d'une maîtrise confondante : des noirs d'encre, des lumières artificielles qui n'éclairent que pour mieux creuser les ombres, une palette désaturée et froide qui transforme chaque plan en gravure mélancolique. Les effets spéciaux, mélange d'effets pratiques et d'images de synthèse encore naissantes, ont étonnamment bien vieilli, précisément parce que Proyas a toujours privilégié la cohérence esthétique à la démonstration technologique. La musique de Trevor Jones, enfin, est une partition orchestrale ample et sombre, nourrie de chœurs et de cordes graves, qui enveloppe le film d'une gravité solennelle parfaitement accordée à son ambition.
Dark City est un film incontournable, chaque visionnage révélant de nouvelles strates de sens, de nouveaux détails dissimulés dans l'ombre de ses décors fabuleux. C'est une œuvre de cinéaste au sens le plus plein et le plus noble du terme, personnelle, cohérente, habitée d'une vision du monde qui lui est propre. Que ce film n'ait pas reçu lors de sa sortie l'accueil qu'il méritait est l'une des injustices les plus criantes du cinéma des années 1990. Sa réhabilitation progressive, portée par une communauté de cinéphiles passionnés, est amplement méritée et encore loin d'être achevée.
Jess Slash'Her










