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[CRITIQUE] : L'Aventure rêvée


Réalisatrice : Valeska Grisebach
Avec : Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifov, Stoicho Kostadinov,...
Distributeur : Haut et Court
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Allemand, Français, Bulgare, Autrichien.
Durée : 2h42min.

Synopsis :
À Svilengrad, une petite ville à la frontière bulgare, aux confins d'une Europe délaissée, Veska, archéologue, renoue avec Said, un ami d'enfance, dont la voiture vient d’être volée. En voulant l’aider, Veska glisse progressivement au coeur d'une société criminelle dont l’emprise règne sur la ville. Veska va devoir affronter ce monde à la fois trouble et dangereux.




Si l'amour à ses raisons que la raison elle-même ignore, les vérités d'un palmarès cannois s'avèrent peut-être encore plus impénétrables, tant certaines séances se voient adoubées de prix qui, au-delà de frôler amoureusement avec les frontières de l'absurde (ses fameux Prix du scénario/Prix de la mise en scène souvent dégainés à l'aveuglette pour contenter tout le monde), sont frappés du sceau de l'incompréhension la plus totale, lorsqu'elles débarquent, délestées de toutes leurs paillettes de saison et de l'ivresse d'une quinzaine, dans nos salles - pas assez - obscures.

Alors certes, L'Aventure rêvée, nouveau long-métrage d'une Valeska Grisebach dont on avait beaucoup aimé le précédent effort, Western (qui prenait justement les coutures du neo-western pour explorer les tensions, culturelles comme migratoires, au coeur d'un village pittoresque et reculé bulgare), n'en est évidemment pas au stade du hold-up en règle digne d'un Ruben Östlund au sommet de son pouvoir de séduction (Sans filtre Palme d'Or, vraiment ?), mais son Prix du jury, à la vue de ses fragilités comme de sa concurrence directe au sein de la sélection officielle, a de quoi décontenancer un brin quiconque ne se laissera pas pleinement bercer par sa nouvelle déclinaison, férocement plus opaque, d'un genre codifié dont elle revendique vouloir offrir des coutures sensiblement contemporaines (dans l'ombre de l'œuvre de Kelly Reichardt) mais surtout un pendant féminin plus marqué (à la différence de son Western), au détour de l'épopée méditative et volontairement rigoriste d'une archéologue quinquagénaire de retour en pays connu, Svilengrad, une petite ville à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie et totalement abandonnée, mémoire vivante d'un passé qui se rappelle inexorablement à elle comme d'une masculinité à la toxicité héritée et profondément inscrite dans la moindre parcelle de terre, qu'elle se doit à nouveau d'affronter.

Copyright Komplizen Films

Mais de confrontation, Grisebach n'en consent aucune au coeur d'une errence à l'austérité extrême et dénuée de toute urgence, qui distille de nombreuses pistes sans jamais réellement se donner les moyens de s'engager dans aucune d'entre elles (le drame existentiel sous fond d'un patriarcat à la violence omniprésente - mais sans réelle expression à l'écran - niché jusque dans les différents rapports humains et leurs silences; l'étude sociologique d'une nation entre deux héritages politiques parsemée de rencontres inachevées; la chronique socialo-noir sous fond de trafic d'êtres humains, de contrebande et... d'archéologie), tout autant qu'il se perd dans un rythme profondément décousu et un montage parfois à l'Ouest (tout le contraire du retenu et concis Western), qui le plonge dans une inertie toute aussi oppressante que frustrante - près de 2h45 de bobines qui s'éternisent mignon.

Reste, il est vrai, un talent intuitif et rare qu'à la cinéaste allemande de filmer avec sensibilité les corps et les paysages à une distance patiente voire presque analytique, une mise en scène riche en symboles et au réalisme quasi-documentaire allant de pair avec sa réinterprétation naturelle des conventions même du western, en s'attachant à l'éveil de la passion et des désirs d'une femme mûre à la (re)découverte d'elle-même.
Une séance le popotin entre deux chaises donc où, plutôt, entre deux fauteuils de cinéma pas toujours confortables : celui qui confond profondeur et complaisance, et l'autre qui laisse opérer une magie résolument magnétique, clouée aux basques d'une Yana Radeva qui arriverait presque à contrebalancer les limites du long-métrage.
Presque seulement...


Jonathan Chevrier