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[CRITIQUE] : Shana


Réalisatrice : Lila Pinell
Acteurs : Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib,...
Distributeur : Les Films du Losange
Budget : -
Genre : Comédie Dramatique.
Nationalité : Français.
Durée : 1h20min.

Synopsis :
Shana traverse les galères du quotidien avec une énergie débordante et le soutien de sa bande de copines. Lorsque sa grand-mère décède, elle hérite d'une bague censée protéger du mauvais œil. Shana a bien besoin de ce coup de pouce. D'autant qu'avec la sortie de prison de son compagnon toxique, les mésaventures s'accumulent !





Quand bien même le concept pourrait en faire sursauter plus d'un (sans doute les trois du fond à ne pas réellement s'intéresser, ni même avoir tout simplement conscience, de ce qui peut débarquer en salles chaque mercredi), il n'y a finalement rien de plus pertinent et sain que de mesurer la bonne santé d'une production cinématographique, à travers la qualité des premiers efforts de toute la galerie de jeunes cinéastes cherchant sensiblement faire leur trou dans une jungle de plus en plus étriquée, tout autant qu'à démontrer la richesse et l'éclectisme de notre cinéma, qui ne demande qu'à être un peu plus soutenu - avant tout et surtout en salles.

En ce sens, le cinéma hexagonal se porte particulièrement bien, pour peu qu'on s'arrête sur une poignée de sorties toutes récentes, à l'image de l'excellent Shana de Lila Pinell, adoubé par la dernière réunion cannoise (section Quinzaine des cinéastes), plus où moins extension de son court-métrage Le Roi David, et qui vient gentiment bousculer les codes du récit d'apprentissage bien de chez nous, par la force d'une écriture percutante, sans concession et dénuée de toute stigmatisation putassière.

Copyright Les Films du Losange

Poignant récit d'émancipation confrontée frontalement aux barrières de classe au coeur d'une capitale où les inégalités sociales ne sont que plus exaltées, le film est tout du long vissé au plus près d'une héroïne haute en couleurs et à la vie fragmentée et tout en conflits (la Shana du titre, incarnée avec prestance par une Eva Huault magnétique), à l'image même de ses croyances comme de ses origines culturelles (une identité plurielle, elle qui est d'origine française, juive et arabe, ce qui lui fait aborder la religion comme les notions de tradition, avec une méfiance et un regard politique qui ne peut que se heurter idéologiquement avec ses aînés, même si cette opposition est moins une question de conviction que de rébellion pleine de rancœur envers une maternité négligeante), et pour qui survivre est un combat quotidien énergivore et acharné.

Une figure toute en contradiction et qui vit son existence intensément quitte à se brûler les ailes, engoncée entre le jugement familial teinté d'hypocrisie et d'amertume (marqué par le traumatisme d'un abandon maternel et d'une adolescence en foyer, qui peut intimement se voir comme le catalyseur de l'instabilité de sa vie de jeune adulte, où son agressivité est devenu un mécanisme d'autodéfense naturel), l'incapacité de trouver sa propre place et une obligation de voguer vers les voies alternatives et illégales pour combler les limites d'une violence (presque banalisée) comme d'une précarité économique qui se rappelle continuellement à elle, barreaux structurels et oppressants d'un système qui la conforte brutalement dans son quotidien désespéré et désespérant, mais également dans ses mauvais choix.

Copyright Les Films du Losange

Pinell l'embrasse sans réserve dans toutes ses contradictions et ses zones d'ombre à travers un rythme effréné, presque décousu mais totalement cohérente face avec le chaos d'une existence où angoisse et mélancolie douloureuse ne forment plus qu'une, embaumées dans la photographie granuleuse et nerveuse d'un Victor Zébo inspiré (et qui rappelle un brin, les cinémas de Sean Baker et des frangins Safdie), qui donne des allures de mythe comico-dramatico-moderne (jusque dans ses références bibliques comme les dix plaies d'Égypte), à cette chronique réaliste d'une jeunesse en galère mais attach(i)ante.


Jonathan Chevrier