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[CRITIQUE] : Eruption


Réalisateur : Pete Ohs
Acteurs :  Charli XCX, Lena Góra, Jeremy O. Harris, Will Madden,...
Distributeur : UFO Distribution
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h11min.

Synopsis :
Bethany est en vacances à Varsovie avec son fiancé lorsque son chemin recroise celui d’une amie, Nel, avec qui elle entretenait une relation électrique. Au même moment, l’Etna entre en éruption.





Le point de départ d’Eruption est d’une simplicité trompeuse. Bethany (Charli XCX) arrive à Varsovie avec son compagnon Rob (Will Madden), qui envisage de la demander en mariage. Mais le séjour bascule lorsqu’elle retrouve Nel (Lena Góra), une amie d’enfance avec laquelle elle entretient une relation ambiguë. Ce qui semblait être une escapade romantique devient une errance sentimentale où les désirs enfouis, les regrets et les possibilités d’une autre vie remontent à la surface. 

La production du film a été particulièrement libre. Né d’une rencontre nocturne dans un bar entre Pete Ohs, Charli XCX et Jeremy O. Harris, le projet a été développé de manière organique, sans scénario totalement achevé avant le tournage. Pete Ohs a travaillé à partir de situations et de personnages construits avec les acteurices, avançant chronologiquement et réécrivant le film au fur et à mesure de sa réalisation. Cette démarche collaborative est visible jusque dans les crédits du scénario, cosigné par les principaux interprètes. Tourné avec une équipe réduite, souvent dans des lieux réels de Varsovie, le film porte les marques d’une fabrication do-it-yourself.

Cette méthode rapproche naturellement Eruption de la Nouvelle Vague. On retrouve dans ce film un travail sur le mouvement qui l’éloigne de la dramaturgie classique. Les dialogues semblent parfois naître dans l’instant ; la caméra accompagne les acteurs avec souplesse, tandis que la narration accepte les bifurcations et les temps morts. On peut remarquer une certaine parenté avec le cinéma d’Éric Rohmer, notamment dans son travail sur la parole, les hésitations amoureuses et les déambulations touristiques des personnages. Pete Ohs ne cherche jamais à enfermer ses protagonistes dans un récit prédéfini. Il leur laisse, au contraire, l’espace nécessaire pour exister, hésiter et se contredire.

© UFO Distribution

Eruption fonctionne grâce à la justesse de ces interprètes. Charli XCX surprend par son jeu naturel et s’éloigne de son aura de star. Ses silences et ses regards fuyants rendent Bethany profondément humaine. Face à elle, Lena Góra joue avec intensité et discrétion, tout en demeurant captivante. Elle fait de Nel un personnage partagé entre l’élan et la retenue. Leur alchimie est centrale et indéniable. Les seconds rôles, Jeremy O. Harris et Will Madden, apportent la juste dose d’humour et de mélancolie. L’impression générale est celle d’une troupe qui construit collectivement les personnages.

Enfin, la grande réussite du film réside dans sa manière de filmer Varsovie. La capitale polonaise apparaît comme un véritable labyrinthe. Les appartements, les ponts, les arrière-cours, les bars et les rues deviennent autant de passages où les personnages se croisent, se perdent et se retrouvent. Pete Ohs filme la ville comme un espace traversé de souvenirs et de possibilités. Chaque déplacement semble refléter l’état des relations : les chemins se rapprochent puis divergent, les rencontres ouvrent des impasses, les détours deviennent des révélations. Varsovie n’est pas seulement un décor mais le miroir mouvant des liens qui se nouent et se défont. Dans cette géographie sentimentale, l’éruption volcanique du titre est une métaphore à la fois transparente et efficace : les sentiments longtemps contenus finissent toujours par remodeler le paysage et les vies.

Derrière son apparente légèreté, Eruption s'impose comme un film sensible qui explore les bifurcations de l'existence et les sentiments qui ressurgissent lorsque l'on croyait les avoir laissés derrière soi. En puisant dans l'héritage de la Nouvelle Vague tout en affirmant une personnalité propre, Pete Ohs signe un film d'une grande fluidité, porté par des acteurs remarquablement justes et par une mise en scène qui fait de l'espace urbain le prolongement des émotions. À travers cette errance sentimentale dans les rues de Varsovie, le cinéaste compose un récit délicat sur le désir, le hasard et les possibilités inexplorées de nos vies, laissant au spectateur le sentiment d'avoir assisté à quelque chose de rare : un film qui avance avec la même incertitude, la même liberté et la même intensité que les êtres qu'il filme.


Éléonore Tain