[SƎANCES FANTASTIQUES] : #127. The Final Girls

Copyright Groundswell Productions
Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !
Né dans les marges, loin des studios surpuissants et des budgets pharaoniques, Scream Girl connu sous son titre original The Final Girls, fait partie de ses films qui parviennent à marquer durablement ceux qui l’ont découvert. Sorti en 2015 sous la direction de Todd Strauss-Schulson, ce long-métrage américain est bien plus qu'une comédie horrifique de genre : c'est une œuvre tendre, intelligente et profondément humaine, qui transforme l'hommage cinéphile en véritable exploration des liens familiaux.
L'histoire de Scream Girl commence comme un conte de fées industriel légèrement chaotique. En 2011, New Line Cinema achète le script écrit par M.A. Fortin et Joshua John Miller, mais le studio décide finalement de ne pas lancer la production et remet le scénario en vente via The Black List. Ce n'est qu'en février 2014 que les droits sont acquis par Sony Pictures Worldwide Acquisitions via sa mini-compagnie Stage 6 Films. Une trajectoire semée d'embûches qui aurait pu signer l'arrêt de mort du projet. Elle lui aura au contraire conféré une liberté créative précieuse, celle que les grandes machineries hollywoodiennes n'accordent que rarement.
![]() |
| Copyright Groundswell Productions |
C'est précisément dans cet espace de relative indépendance que Todd Strauss-Schulson a pu façonner quelque chose de singulier. Plutôt que de livrer une énième déclinaison du slasher ou une parodie grossière, le réalisateur a choisi une voie plus subtile et plus ambitieuse : celle du film méta, ancré dans l'affection sincère pour un genre souvent méprisé. Plutôt que de se perdre dans les méandres de l'exploitation directe en vidéo, il propose une relecture mi-hommage mi-parodie, avec un regard espiègle et complice sur les codes du slasher des années 80. Le résultat est un film qui aime viscéralement son sujet tout en sachant le regarder avec distance et tendresse.
Si le scénario est une mécanique narrative habile, c'est le casting qui lui insuffle une âme véritable. En février 2014, Malin Åkerman et Taissa Farmiga rejoignent la distribution pour incarner la mère et la fille au centre du récit. Le choix est inspiré. Farmiga apporte à son personnage de Max une gravité sobre et touchante, celle d'une jeune femme encore dévastée par le deuil de sa mère. Face à elle, Malin Åkerman compose Amanda Cartwright avec une grâce lumineuse, ancienne reine du film d'horreur des années 80 dont le souvenir continue de hanter sa fille. Leur alchimie à l'écran est le cœur battant du film, saluée par de nombreux observateurs comme l'une des grandes réussites de l'œuvre. Autour d'elles gravite un ensemble savoureux : Nina Dobrev, Adam Devine, Alia Shawkat, Thomas Middleditch, qui donnent au film son rythme enjoué et sa générosité collective.
![]() |
| Copyright Groundswell Productions |
Le dispositif narratif, lui, est d'une élégance redoutable. Une jeune femme faisant le deuil de sa mère, célèbre actrice des années 80, se retrouve projetée dans l'un de ses films, et les deux femmes désormais réunies tentent de combattre le meurtrier qui s'y trouve. Ce postulat de film dans le film permet à Strauss-Schulson de jouer sur plusieurs niveaux de lecture simultanément. D'un côté, le film déconstruit avec jubilation les codes du slasher : le tueur à la machette rôdant autour d'un camp de vacances, les adolescents imprudents, la logique absurde qui condamne ceux qui cèdent à leurs instincts. De l'autre, il les réinvente avec tendresse, leur redonnant une dignité narrative que le genre avait souvent sacrifiée sur l'autel du spectacle pur.
Mais là où Scream Girl transcende réellement ses ambitions de genre, c'est dans ses sous-textes. Le film parle du deuil avec une sincérité désarmante. Max n'entre pas dans ce film d'horreur par accident ou par goût du frisson. Elle y entre parce qu'elle cherche encore et toujours sa mère. La fiction devient alors un espace de réconciliation impossible et pourtant accomplie, un lieu où les vivants et les disparus peuvent se retrouver le temps d'une nuit de camp sanglante. C'est une métaphore puissante sur la manière dont le cinéma permet de maintenir vivants ceux que l'on a perdus. Regarder un film dans lequel joue une personne aimée, c'est une forme de résurrection provisoire et douloureuse. Scream Girl l'exprime avec une grâce inattendue.
![]() |
| Copyright Groundswell Productions |
Le film porte également un regard féministe discret mais cohérent sur l'héritage du slasher. La figure de la final girl, cette survivante archétypale qui affronte seule le tueur, est ici démultipliée, partagée, collective. Ce n'est plus une femme isolée qui triomphe par la pureté ou la chance, mais un groupe de personnes qui apprend à coopérer, à se faire confiance et à réécrire les règles d'un genre qui les avait longtemps réduites à des victimes ou des icônes. En cela, le film s'inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation féministe du cinéma d'horreur, aux côtés de Scream ou La Cabane dans les Bois mais avec une chaleur et une légèreté qui lui sont propres. Récompensé au Festival de Sitges 2015 du meilleur scénario et du prix du public, Scream Girl confirme qu'un film de genre peut être à la fois drôle, effrayant et profondément émouvant.










