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[CRITIQUE] : Rétrospective Anja Breien en trois films


Seconde partie de la rétrospective Anja Breien, composée de trois films inédits en salles : Le Viol (le cas Anders) (1971), L'Héritage (1979) et La Persécution (1981).

Distributeur: Malavida Films




Force est d'admettre qu'il y a quelques semaines, avant la ressortieen salles de la perfectible mais passionnante trilogie Wives, pour l'auteur de ces mots, la cinéaste Anja Breien, figure phare (et fer de lance) de la nouvelle vague norvégienne et du cinéma scandinave, était inconnue au bataillon et elle le serait sans doute resté encore longtemps sans l'opportunité offerte par la firme Malavida Films (déjà derrière, entre autres, la fantastique rétrospective sur le cinéma de la cinéaste bulgare Binka Zhelyazkova, " Éclat(s) d’une cinéaste révoltée " ), de découvrir une partie de son fascinant cinéma au détour d'une rétrospective en trois parties donc, débutée le mois dernier avec la trilogie Wives comme dit plus haut (que l'on réduit un peu trop à un simple pendant scandinave et au féminin, du cultissime Husbands de John Cassavetes), poursuivie avec la ressortie cette semaine de trois autres de ses films - Le Viol (le cas Anders), L'Héritage et La Persécution -, et qui devrait se clore plus tard cette annee, avec la sortie de Un jeu sérieux.

Trois œuvres comme tout autant de symboles d'un cinéma particulièrement âpre et dépouillé, qui scrute avec une distance glaciale les rouages de la société comme d'une humanité qui n'en a parfois que le nom, un regard déjà totalement perceptible dès Le Viol (le cas Anders), titre choc pour un sujet qui ne l'est pas moins, dont le traitement est aux antipodes du prisme sensationnel habituel : l'atrocité de l'acte n'est jamais manipulé par la caméra (mais le vécu y est pleinement décortiqué), tandis que les victimes ne sont même pas au coeur des débats (même si la condition féminine dans la Norvège des 70s, est plus que simplement esquissée), la cinéaste privilégiant une exploration clinique des conséquences et des séquelles du crime à travers une mise en abîme dans les arcanes d'une mécanique bureaucratico-juridique (en scrutant attentivement autant le travail d'enquête de la police que celui de la justice au cours du procès) qui dissèque les pires violences tout autant qu'elle broye les âmes (les victimes comme ceux qui peuvent être accusés à tort, jeté en pâture dans un univers carcéral déshumanisé et déshumanisant, en l'occurrence ici un homme qui apparaît coupable avant même que les preuves ne l'accablent), dans un souci d'efficacité troublant, encore plus dans ses failles les plus béantes - et conscientes.

Une interrogation du système - et de son pouvoir écrasant - comme du traitement des affaires criminelles qui laisse de côté toute émotion/intimité pour mieux observer, s'immerger dans la matérialité d'une vérité juridique où la faillibilité humaine peut mener un désir de justice à l'expression même de l'injustice.
Un effort percutant et exigeant qui emprisonne le spectateur par la force d'une mise en scène excessivement épurée (plans fixes et serrés, montage taillé à la serpe et musique en sourdine, la caméra accompagne la lente destruction d'un homme dans un silence de plomb), quand bien même le récit non linéaire plaiderait presque contre lui.
Plus intimiste mais pas moins brutal (surtout dans sa révélation finale) se fait L'Héritage, auscultation chaotique du déchirement d'une famille bourgeoise autant sous le poids des secrets longtemps dissimulés que sous celui d'un héritage maousse costaud - tout est dans le titre -, à la suite du décès du patriarche fortuné (qui a la malice de décrété que seule une famille entière et unie, aura le droit de lui succéder à la tête de la société qu’il a créée), dit capital qui exacerbe la rigidité des cœurs et les querelles intestines comme il sera capable de faire naître une mélancolie désespérée là où on ne l'attend pas forcément (même les vautours ont des âmes).

Du pur mélodrame conventionnel mais riche d'un portrait loin d'être complaisant d'une bourgeoisie bouffée par son avidité et sa vanité, sans pour autant noyé leur profondeur humaine dans les méandres cyniques d'une wannabe satire insipide et auto-satisfaite - coucou Ruben Östlund.
Dernier opus de cette rétrospective où sa mise en scène contemplative fait des ravages (sans qu'elle ne brusque pour autant ses habitudes, toujours la même formule de plans fixes et de champs/contre-champs habiles), La Persécution, est sans aucun doute le plus détaché et cru (mais aussi celui au féminisme le plus affirmé) des trois films, dissection sombre de la brutalité absurde de la xénophobie et du fondamentalisme religieux, au plus près d'une victime frontale des frustrations et des préjugés refoulés comme de l'arrogance perverse de l'homme, dans une Norvège du XVIe siècle prompt à diaboliser la différence, pour mieux la réprimer dans la violence (le Pays du soleil de minuit n'étant, évidemment, pas un cas isolé, tant toute l'Europe - voire plus simplement le monde entier - n'hésitait pas à jouer du bûcher avec les femmes pour la moindre suspicion de " sorcellerie ").

Drame historique sous fond de superstitions, de souffrances et de chasse aux sorcières révoltante, flanqué dans une société patriarcale où il n'y a aucun échappatoire pour une femme affirmant son indépendance et sa - légère - marginalité, pas même l'ivresse irrationnel d'un amour qui mène inéluctablement à l'exclusion et à la mort; le film, fascinant dans ce qu'il expose comme convoque (cette idée d'une paranoïa superstitieuse apparaissant comme un outil de manipulation usé autant pour perpétuer une misogynie décomplexée, que renforcer la domination du pouvoir en place - donc masculin - sur les plus vulnérables), se fait le point final sublime à une rétrospective qui, même au sein d'une proposition printanière incroyablement dense, mérite pleinement sa vision.


Jonathan Chevrier