[CRITIQUE] : The Plague
Réalisateur : Charlie Polinger
Acteurs : Joel Edgerton, Everett Blunck, Elliott Heffernan,...
Distributeur : Originals Factory
Budget : -
Genre : Thriller.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h35min.
Synopsis :
Dans un camp d’été, la rumeur d’une peste se propage. Quand Ben refuse d'y croire, les frontières de la réalité se brouillent et un jeu impitoyable se déclenche entre les garçons.
The Plague, premier film de Charlie Polinger, annonce la couleur dès l’ouverture. Présenté en mai 2025 à Un Certain Regard à Cannes, le film démarre sous l'eau : la caméra observe des corps de garçons préadolescents qui plongent, flottent, se débattent dans le grand bassin d'un camp d'été de water-polo. La métaphore est limpide. Ces gamins de douze ans nagent déjà dans les eaux toxiques de la masculinité naissante, et certains vont couler. Sorti aux États-Unis le 24 décembre 2025 par IFC Films, le film a été acclamé par la critique et confirme l'arrivée d'un cinéaste à suivre.
L'idée de The Plague vient des journaux intimes que Polinger tenait à douze ans, lors d'un camp d'été en 2003. " Je voulais explorer la violence et la vulnérabilité de l'enfance masculine d'une façon que je n'avais pas vue à l'écran ", confie-t-il au festival de Cannes. " Beaucoup de coming-of-age sur les garçons sont comiques ou nostalgiques, mais pour moi, avoir 12 ans ressemblait plutôt à un enfer d'anxiété sociale. "
Le film est fictionnel, mais son noyau émotionnel est tiré du vécu. Polinger cite trois influences majeures, qui en disent long sur l'ambition du projet : The Shining, Full Metal Jacket et Beau Travail. Trois films sur le huis clos, le dressage des corps et la dissolution du moi dans le groupe.
Détail révélateur de la genèse : Joel Edgerton, en lisant le scénario, a d'abord voulu réaliser le film lui-même. Polinger a tenu bon, et Edgerton est resté en tant que producteur et acteur, dans le rôle du coach " Daddy Wags ".
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| Copyright IFC |
Tout le film repose sur trois jeunes acteurs, et tous sont remarquables. Everett Blunck incarne Ben, le nouveau venu, avec une retenue bouleversante, dont le visage transparent dit à la fois la peur, le désir d'appartenance et la honte naissante. Kayo Martin, dénichée par Polinger sur Instagram (où il filmait du skateboard et des canulars dans Manhattan), est terrifiant de justesse en Jake, le caïd charismatique. Et Kenny Rasmussen, qui n'avait jamais tourné, livre en Eli, le paria à l'eczéma qu'on accuse d'être porteur de la "peste", une performance d'une étrangeté magnifique, à la fois drôle et déchirante. Edgerton, dans un contre-emploi de coach mou et complice par lâcheté, ajoute la couche adulte indispensable car ce ne sont pas seulement les enfants qui faillent ici, ce sont les institutions qui les encadrent.
Le film fonctionne sur une équivoque brillante. La " peste " qu'Eli est censé porter, une affection cutanée banale, sans doute un eczéma, devient, dans l'imaginaire collectif des garçons, une malédiction contagieuse qui ramollirait le cerveau. Polinger laisse planer le doute juste assez longtemps pour qu'on comprenne le vrai sujet : la rumeur comme épidémie, la peur de la différence comme ciment du groupe, le bouc émissaire comme rituel de cohésion. The Plague dialogue ouvertement avec Sa Majesté des Mouches, mais y ajoute quelque chose de plus contemporain : l'ère de la viralité, du shaming, de la masculinité performée. Quand Ben découvre que la maladie semble se propager sur sa propre peau, le film bascule dans un body horror discret et magnifique. La honte du corps pubère devenu littéralement monstrueux.
La mise en scène, tournée en 35 mm à Bucarest par le chef opérateur Steven Breckon, alterne le réalisme grumeleux des dortoirs et des cafétérias avec des séquences subaquatiques hallucinées. Les corps de garçons s'enfoncent comme des hippocampes décapités ; en contrepoint, les nageuses synchronisées du cours mitoyen évoluent à l'envers, gracieuses, comme si les filles avaient déjà appris à naviguer ces eaux que les garçons subissent. Le score de Johan Lenox, chœurs cauchemardesques aux accents seventies, parachève l'atmosphère.
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Tout n'est pas pleinement maîtrisé. Le climax un peu sous-dimensionné : après une montée en tension remarquable, le film opte pour un dénouement plus convenu, une "leçon" sur la complicité et le passage à l'âge adulte qui sent un peu son schéma de scénario. Le rythme contemplatif, les 1h38 qui peuvent sembler longues, le refus de toute lueur d'espoir adulte (les figures d'autorité sont toutes défaillantes) frustreront ceux qui cherchent une catharsis. Et le film, malgré sa subtilité, frôle parfois la démonstration. Son thème est si clair qu'il finit par s'énoncer.
Reste qu'à l'heure des manosphères et de la masculinité toxique, The Plague éclaire avec une intelligence rare le moment précis où tout se fabrique : ces étés où des gamins apprennent que la cruauté est le prix de l'appartenance. Polinger fait de l'angoisse préadolescente un genre à part entière. Un premier film aux pieds dans l'eau, mais à la tête déjà très haute.
Jess Slash'her









