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[TOUCHE PAS À MES 80ϟs] : #190. Clue

© 1985 Paramount Pictures. / Courtesy Everett Collection / PEOPLE

Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 80's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios (Cannon ❤) venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 80's c'était bien, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, mettez votre overboard dans le coffre, votre fouet d'Indiana Jones et la carte au trésor de Willy Le Borgne sur le siège arrière : on se replonge illico dans les années 80 !




#190. Cluedo de Jonathan Lynn (1985)


Sorti en 1985 et réalisé par Jonathan Lynn, le film Clue (connu en français sous le titre Cluedo) occupe une place singulière dans l’histoire du cinéma hollywoodien. Adapté du célèbre jeu de société Cluedo édité par Hasbro (via sa filiale Parker Brothers), le film constitue l’une des premières tentatives d’adapter un jeu de plateau au cinéma. Cette origine ludique influence profondément sa structure narrative, son ton et son dispositif esthétique, faisant de l’œuvre un objet hybride à la croisée de la farce, du théâtre filmé et du film à énigme.

L’idée remonte au début des années 1980, à une époque où Hollywood explore de nouvelles formes de franchises et d’adaptations. La productrice Debra Hill et le producteur John Landis s’intéressent à l’idée de transposer l’expérience du jeu de déduction au cinéma. Le projet est développé avec le studio Paramount Pictures. Jonathan Lynn, dramaturge britannique ayant travaillé pour la télévision et le théâtre, est choisi pour écrire et réaliser le film. Son expérience dans la comédie de dialogue et la satire sociale s’avère déterminante : plutôt que de traiter l’intrigue comme un simple thriller, il choisit d’exploiter l’absurdité de la situation et d’inscrire le récit dans une tradition proche du théâtre de boulevard et du vaudeville. Cette approche s’accorde parfaitement avec la nature du jeu original, fondé sur des archétypes de personnages et des situations répétitives.

© 1985 Paramount Pictures. / USA TODAY

Le film réunit un ensemble d’acteurs issus d’horizons variés, dont l’alchimie constitue l’un des éléments centraux de la réussite artistique. Tim Curry incarne le majordome Wadsworth avec une énergie frénétique qui structure le rythme du film. Déjà connu pour son interprétation flamboyante dans The Rocky Horror Picture Show, Curry apporte un mélange d’élégance théâtrale et de folie contrôlée qui transforme le personnage en pivot narratif. Autour de lui gravitent plusieurs figures marquantes : Christopher Lloyd en professeur Plum, Madeline Kahn en Mrs. White, Michael McKean en Mr. Green ou encore Lesley Ann Warren en Miss Scarlet. Beaucoup d’entre eux possèdent une solide expérience de la comédie, notamment dans l’improvisation et la satire, ce qui favorise un jeu très dynamique. Madeline Kahn, en particulier, développe une performance subtilement azimutée où chaque réplique semble osciller entre tragédie et burlesque, illustrant la capacité du film à transformer un simple archétype de jeu en personnage presque expressionniste.

Sur le plan technique, le film adopte une mise en scène qui rappelle délibérément l’espace clos du plateau de jeu. L’essentiel de l’action se déroule dans un manoir isolé, conçu comme un labyrinthe de couloirs et de pièces distinctes correspondant directement aux cases du jeu. La direction artistique accentue cette dimension ludique en assignant à chaque personnage une couleur dominante rappelant les pions du jeu original : Scarlet, Plum, Mustard ou White. Cette codification chromatique fonctionne comme un dispositif narratif facilitant la lisibilité de l’action dans les séquences de poursuite et de confusion collective. La caméra de Jonathan Lynn privilégie les plans larges et les déplacements rapides qui permettent de suivre les mouvements simultanés des personnages dans l’espace. L’un des moments les plus célèbres du film repose sur un long passage explicatif dans lequel Wadsworth reconstitue les événements : la caméra accompagne alors une relecture accélérée de l’intrigue, transformant la logique déductive du jeu en spectacle cinétique.

© 1985 Paramount Pictures.

Le montage joue un rôle essentiel dans la construction comique. Les enchaînements rapides, les portes qui claquent et les courses dans les couloirs rappellent la mécanique du théâtre de farce britannique. Ce style évoque parfois les comédies de Peter Sellers ou certaines séquences de Blake Edwards dans la série des The Pink Panther. Toutefois, Lynn introduit une variation narrative audacieuse : le film a été initialement distribué avec trois fins différentes, chacune révélant un coupable distinct. Cette stratégie marketing visait à reproduire l’expérience du jeu, dans laquelle plusieurs combinaisons sont possibles. Les spectateurs pouvaient donc assister à des conclusions différentes selon la salle où ils voyaient le film. Dans les éditions ultérieures, ces trois fins ont été montées successivement. 
Au-delà de sa dimension ludique, le film contient plusieurs indices qui reflètent les préoccupations culturelles des années 1980 tout en se déroulant dans un cadre fictif des années 1950. 

L’intrigue tourne autour du chantage et de secrets compromettants liés à la morale publique : adultère, homosexualité, corruption politique ou prostitution. Ces révélations progressives fonctionnent comme une satire de l’hypocrisie sociale. Les personnages représentent différentes figures de respectabilité, médecin, sénateur, veuve, colonel, dont la façade morale dissimule des comportements scandaleux. Le film suggère ainsi que la société bourgeoise repose sur une accumulation de mensonges et de compromissions, thème classique de la comédie satirique britannique.
Un autre sous-texte concerne la paranoïa politique de la période maccarthyste. L’histoire se déroule dans un contexte de suspicion et de surveillance où chacun peut être dénoncé ou manipulé. Le personnage de Mr. Green, par exemple, incarne une ambiguïté liée à l’identité et au secret, tandis que les activités du mystérieux Mr. Boddy évoquent la logique du chantage politique et de la manipulation d’informations. Derrière la comédie, le film esquisse donc une critique des mécanismes de pouvoir et de contrôle social.

© 1985 Paramount Pictures. / USA TODAY

Avec le temps, Clue est devenu un film culte. Son humour rapide, ses dialogues denses et la virtuosité de son casting lui ont permis de trouver un public durable, notamment grâce aux diffusions télévisées et aux éditions vidéo. Ce statut témoigne de la singularité du projet : loin d’être une simple adaptation commerciale, le film transforme les contraintes d’un jeu de société en moteur formel et narratif.
En articulant l’esthétique du théâtre de boulevard, la mécanique du polar et une satire sociale discrète, Jonathan Lynn parvient à créer une œuvre qui explore de manière ludique la nature même du récit policier et la relation entre spectateur, jeu et fiction.


Jess Slash'Her