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[CRITIQUE/RESSORTIE] : Wives


Réalisatrice : Anja Breien
Acteurs : Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe, Frøydis Armand,...
Distributeur : Malavida Films
Budget : -
Genre : Comédie Dramatique.
Nationalité : Norvégien.
Durée : 1h24min.

Date de sortie : 28 septembre 1977
Date de ressortie : 1 avril 2026

Synopsis :
Trois amies d’enfance se revoient lors d’une fête donnée en l’honneur de leur ancienne institutrice. Retrouvant leur complicité, désireuses de prolonger ce bon moment partagé, elles décident d’abandonner famille et travail pour passer la journée ensemble. L’occasion de prendre conscience de leur situation individuelle et de faire le point sur leur vie.





Réflexion désabusée et pessimiste sur la condition humaine et l'existence, bouffée par les contraintes et convenances sociales, qui privilégie l’exploration intime et émotionnelle par l'explosion naturelle et authentique des corps, à une représentation narrative totalement pensée et sculptée annihilant toute idée d'improvisation (la définition même, au fond, du cinéma vérité); Husbands confond réalité et fiction, épouse la crudité éprouvante de la vie comme pour mieux nous faire le témoin à la fois amusé et gêné, touché et troublé, des atermoiements d'hommes littéralement essoufflés et à la dérive; des figures frustrées et fragiles en pleine crise de la quarantaine, qui aimeraient retrouver leur jeunesse, la liberté et la soif de vivre qui la caractérise, quitte à tout envoyer valser pour y parvenir.

Rien d'étonnant que la cinéaste Anja Breien, figure phare de la nouvelle vague norvégienne et du cinéma scandinave, s'en soit inspiré (ce n'était ni la première et encore moins la dernière), pour son Wives, pas encore appelé à l'époque - cinq ans après la sortie de Husbands - à devenir une trilogie qui allait s'inscrire dans le temps et les différentes époques, mais c'est sans doute la seule faiseuse de rêves à lui avoir offert une réponse directe, moins anarchique dans sa forme (même si elle aussi, articulée autour de plusieurs improvisations) mais peut-être encore plus bouleversante dans son fond, filmant l'urgence de (sur)vivre jusqu'à l'ivresse, tout en faisant briller les âmes de ses héroïnes même dans leurs imperfections.
Comme le film de Cassavetes avec qui elle partage une mise en scène brute (comme un sens du cadre et du découpage eux aussi affûtés), Wives part d'une réunion exceptionnelle mais, sur le papier, définitivement moins triste, entre trois meilleures amies d'enfance fraîchement dans la trentaine, Heidrun, Kaja et Mie : elles se revoient non pas pour un enterrement, mais pour une sorte de réunion d'anciens élèves/fête donnée en l’honneur de leur ancienne institutrice, un événement qui ravive la flamme de leur complicité au point qu'elles sont désireuses de prolonger ce bon moment partagé, en abandonnant famille famille et travail pour passer la journée ensemble.

Soit le terreau parfait pour Breien de justifier à la fois son inversion des rôles (si ses héroïnes peuvent elles aussi draguer de manière insistante, elles ne sont pas protégés de l'absurdité de la vie domestique et de ses responsabilités) comme son changement de cadre et sa durée plus ramassée (le New-York plus libre des 60s/70s cèdent sa place à une société norvégienne plus rugueuse), sans pour autant trahir son atmosphère tendue et propice à l'introspection (plaçant son auditoire dans le même sentiment naturel de gêne et de fascination que son aîné), au coeur d'une fugue intime et drôle qui planteront les graines essentielles à une future émancipation de ses trois épouses aux fortunes diverses (un mariage écrasé par les attentes parentales, un autre par l'adultère, un dernier par une violence décomplexée), mais toutes unies dans un assujettissement malgré elles aux injonctions patriarcales (notamment économiques, comme une Kaja obligée de demander de l'argent à sa mère faute de compte en banque, qui elle-même le tient de son mari) et à la frustration d'une existence bien loin de leurs rêves d'adolescentes.

Si la cinéaste n'étoffe peut-être pas assez l'écriture de ses héroïnes (un manque de profondeur contrebalancée par une empathie indiscutable), elle n'a néanmoins pas fondamentalement besoin de les noyer dans le vice (l'alcool, même si elles boivent des bières, on est loin des dérives de Gus, Archie et Harry, qui imbibent et noient leurs douleurs dans tout liquide enivrant) pour les laisser exprimer non sans une certaine retenue, le poids de vies bouffées par les pressions sociales mais aussi pour exposer l'amertume profonde derrière leur fugue vaine : tout n'est voué qu'à n'être qu'une légère et enchantée parenthèse, car une épouse ne peut pas réellement s'échapper de tout sans conséquences ni contrôle, et encore plus face à l'incompétence d'époux ne pouvant assumer ni reproduire leur labeur quotidien.
Toute la tristesse est là, dans cette liberté empêchée de femmes dont la vie tourne continuellement autour de leurs maris et d'un mariage emprisonnant, dans ce désir d'ailleurs entravé par une implacable réalité dont elles sont dépendantes, et qu'elles tentent naïvement de fuir dans ce qui peut se voir comme une récréation excitante mais pas sans danger (car si l'homme est un loup pour l'homme, il est encore plus pour les femmes), une bulle régressive façon école buissonnière avant que la cloche du retour à la normalité ne sonne.

Une escapade loin d'être vaine in fine, puisque cette liberté aperçue avec distance noue solidement une amitié retrouvée (même si sensiblement éprouvée en cours de route) et indéfectible qui sera scellé au détour Wives, Dix ans après, non plus logé sous l'ombre imposante " Cassavetesienne " (oui, ça se dit) mais bien sous celle d'un premier film dont il se fait une redite plus maladroite et exempt de sa fraîcheur éphémère, puis de Wives 3, elles ont 50 ans !, plus conscient de son époque et à l'ancrage politique plus marqué.
Une sacrée (re)découverte.


Jonathan Chevrier