Breaking News

[ENTRETIEN] : Entretien avec Guilaine Londez (Sauvons les meubles)

Copyright New Story


Portant une prestation compliquée dans un film chargé émotionnellement, Guilaine Londez a accepté de nous répondre pour parler de Sauvons les meubles, où elle incarne une mère en fin de vie qui a pris des crédits au nom de sa fille pour subsister.


Le sujet principal, c'est l'amour ou les liens d'une mère et sa fille, là où ils peuvent amener, vers quoi ils peuvent aller, vers des complexités inouïes. Et là, la complexité est dingue entre les deux. - Guilaine Londez

Comment avez-vous rencontré Catherine Cosme sur ce projet ?


Catherine était à Montréal pour le travail, elle était avec un réalisateur qui s'appelle Laurent Larivière et elle parlait de son film. Au moment où Laurent donne mon nom pour incarner la mère, il se trouve que je l’ai appelé. Là, elle a dit « Non mais là, c'est pas possible en fait » et qu’elle allait me rencontrer ! (rires) Nous nous sommes vues quand elle est rentrée de Montréal, c'est ce qu'elle m'a raconté. On a pris un café, on a parlé très simplement, on a parlé de nos mères respectives, elle m'a parlé de son scénario, puis j'ai lu son scénario et puis j'ai vraiment beaucoup aimé l'histoire de cette famille.

Est-ce qu’il y a moyen de revenir plus longuement sur cette conversation par rapport à ce personnage de mère et comment vous l’avez travaillé à deux ?

En fait, il n'y a pas eu tant de discussions que ça. On a surtout parlé un peu à bâtons rompus de nos vies. Vous savez, quand on rencontre quelqu'un, comme on ne se connaît pas, on commence par le général et puis petit à petit, on pose des questions plus personnelles. On n'a pas vraiment parlé de la mère, si ce n'est que ce qui a été très important. J’ai fait une séance avec Catherine. Je suis venue donc ici, avant qu'on tourne, bien avant, parce qu'on a fait des essais maquillage en fait. Pour les essais costumes, il faut savoir que, dans le film, je porte les costumes de sa mère. Et ça, ça a été une séance assez dingue. Après, on a travaillé ensemble, on a traversé le scénario, on est passées par toutes ces scènes où elle m'a donné les directions qu'elle voulait. Comme je suis une bonne élève déjà, c'est-à-dire que j'écoute ce qu'on me dit au départ, entre le maquillage, les costumes et la direction qu'elle m'a donnée, j'avais les éléments les plus importants. Donc après, c'est toi toute seule qui travailles dans ton coin et qui va par ton imagination et puis par ta propre histoire. Enfin, qui n'est pas entouré de gens atteints de maladies compliquées et difficiles comme le cancer ? Ma mère en est morte quelques mois auparavant. Donc j'avais non seulement Catherine qui avait un souvenir aussi très précis de sa mère, évidemment, mais de la maladie et moi, la mienne également. Donc entre ce tout, cet échange et ma propre histoire personnelle, franchement, j'avais de quoi plonger et m'aventurer dans cet espace particulier qu'est la maladie qui fait qu'on s'en sort pas.

Je l'avais très précisément en moi. Il fallait juste plonger.

Déjà, toutes mes sincères condoléances.

Merci à vous.

Copyright New Story

Je voulais justement vous demander votre propre perception par rapport au sujet du film et pas seulement la maladie comme vous en parliez, mais également le rapport économique.

Oui, oui, oui. C'est une histoire particulière parce que le sujet du film, c'est la mort d'une mère, mais c'est la difficulté, le secret, au sein d'une famille, évidemment. Le sujet principal, c'est l'amour ou les liens d'une mère et sa fille, là où ils peuvent amener, vers quoi ils peuvent aller, vers des complexités inouïes. Et là, la complexité est dingue entre les deux. Parce qu'en fait, il y a eu, à un moment donné, une rupture de rapport, d'échange, de communication. Et quand il y a rupture de communication, il peut se passer des choses assez hallucinantes. Parce qu'une mère va faire quelque chose en voulant faire bien et en mettant dans un grand désarroi ses enfants. Cette histoire est assez étonnante, elle est dingue et réelle.

Je trouve que le film parvient à la raconter avec tellement de cœur.

Exactement. Avec beaucoup de simplicité, beaucoup d'humour.

C'est ça que j'ai adoré.

Et puis, je trouve qu'on est un groupe d'acteurs vraiment formidable.

Je confirme.

C'est vrai, il y a un truc. Catherine est géniale pour ça. Elle m'a préparée à sa façon pour y aller. Mais je dois dire, sur le tournage, c'était vraiment formidable. C'est quelqu'un qui sait ce qu'il veut et puis surtout avec une grande clarté, quelqu'un de très simple et direct. Catherine Cosme a une façon de diriger très directe, très simple. J'aime beaucoup cette façon de travailler parce qu'en fait, on n'est pas dans la psychologie. On est dans quelque chose de droit et concret et c'est très agréable. Du coup, on n'est pas perdus dans des miasmes de psychologie mais plutôt quelque chose de très droit et carré avec évidemment tout ce qu'on peut amener de sensibilité, si possible, et de poésie et d'humour. Aussi, Vimala apporte beaucoup d'humour et d'énergie.

Justement, comment vous avez travaillé avec Vimala cette relation compliquée ?

En fait, c'est marrant parce que Vimala et moi, nous sommes deux animaux sauvages. On a une vraie sauvagerie intérieure. Alors, Vimala ose plus le montrer. Moi, je suis plus un être sauvage avec ma timidité, ma pudeur, ma réserve qui font que je suis plus difficile à déceler. Vimala est plus directe et elle montre davantage la sauvagerie. Moi, je la cache. Alors, ce qui a été marrant, si je vous parle de Vimala et moi comme ça, si j'ose le faire comme ça, c'est qu'on a commencé de cette manière, c'est-à-dire deux êtres complexes. Et on a dû s'apprivoiser, en fait. Mine de rien, le temps du film a été un bon temps pour nous. Il a fallu s'apprivoiser. Elle m'inquiétait, vraiment, parce que je ne savais pas par quel bout attraper la personnalité de Vimala, que j'adore, qui est une femme que je trouve d'une beauté époustouflante, d'une intelligence dingue et d'une grande fantaisie. Et je pense qu'elle, de la même façon, ne savait pas comment m'attraper parce qu'étant timide et réservée, je peux être difficilement compréhensible aussi au premier abord. Donc, on s'est apprivoisées.

Copyright New Story

C'est drôle, parce que, lorsque j'ai interviewé Catherine, elle disait qu'une chose qu'elle discutait avec Vimala, c'est le fait que Catherine elle-même est assez timide et intériorisée.

Oui, c'est drôle, c'est vraiment ça.

Par rapport au rôle, vous passez quand même beaucoup de temps alitée, marquée par la maladie. Comment travailler physiquement cela ?

En fait, c'est fou parce que ça a été vraiment une aventure intérieure, ce film. J'ai dû lâcher tellement de choses comme le corps. Nous sommes en bonne santé, Dieu merci. Donc, nous avons une vitalité, vous avez vu, qui nous traverse. Nous avons, oui, un flux, un sang qui circule. Nous avons beau être calmes et assis, nous sommes dans la vitalité. Quand vous parlez, vous vous agitez, et dans le bon sens du terme. Et pareil, avec mes mains, je m'exprime avec mon corps. Du coup, là, en fait, il a fallu que je lâche cette énergie première. Et là, on a fait une scène... Je suis dans les toilettes, et Vimala doit me porter, je ne peux plus me lever. Et on répète, évidemment, et ce n'est pas simple, parce que c'est dans les toilettes, l'endroit est exigu, la caméra doit trouver sa place, nous devons nous aussi trouver notre place et chorégraphier ça le mieux possible pour la caméra. Et en fait, quand on répète, Catherine me dit « Non Guilaine, je sens ton corps vivant, il est vif. » Donc tu fais une première descente intérieure. Tu commences à t'avachir. C'était la première scène qu'on a faite avec Vimala. J'avais travaillé moi, dans ma tête et dans mon coin, mais là, c'était physiquement qu'il fallait que j'y aille, quoi. Et donc, on répète, on répète et Catherine s’appuie sur moi en me disant que c’est de cette façon qu’il faut que je lâche mon corps, en me donnant tout son poids. Il fallait que j'ose donner mon poids mort à Vimala. En fait, là, un énorme sanglot est sorti de moi, un énorme sanglot. J’avais travaillé la partie intérieure et intériorisée de la maladie et de la mort à venir et du rapport avec ma fille et là, il fallait que je lâche le corps. J'avais lâché déjà dans ma tête mais je n'avais pas encore lâché le corps. On me demandait enfin d'y aller totalement, c'est-à-dire de réunir et la tête et le corps, le corps et la tête qui doivent lâcher ensemble et donc, on l’a refait alors qu’il fallait que je laisse sortir cette émotion. J'ai lâché, mon corps aussi et c'était parti. C'est-à-dire que j'ai osé lâcher et donner cet abandon à Vimala.

Ça a l’air motivant pour le jeu mais en même temps…

Il fallait descendre dans la mine, je n'ai pas d'autre mot. Il fallait que j'aille dans un endroit le plus noir et le plus obscur de ma personne Et ce n'est pas désespéré. C'est l'endroit noir dans lequel on ne va pas. Entre ce que j'avais vu des gens autour de moi, la maladie, ma mère et moi, il fallait que je lâche dans cet endroit particulier.

Pour avoir dû m’occuper de quelqu’un en soins palliatifs à domicile, je crois que c'est la première fois que j'ai vu un film qui m'a fait rappeler cette expérience.

Ma mère, c'est ça qui s'est passé pendant ses derniers jours, en fait. C'est-à-dire qu'il faut rejoindre un endroit où tu as ressenti de l'absolu abandon avec la résistance aussi, parce que tant qu’il y a de la vie, il y a de la résistance. C'est ça qu'il fallait aussi donner. Je résiste, mais mon corps lâche. C'était ce mouvement-là, en fait : résistance et abandon.

J’avais envie de revenir sur un autre film où vous avez joué et que j’affectionne particulièrement : Le discours. Est-ce qu'il y a moyen de revenir un petit peu dessus ?

Avec plaisir !

Copyright New Story

C'est l'un des films qui me fait le plus rire de ces dernières années.

Oh, c'est génial, vous ne pouvez pas vous imaginer ! On a tourné 18 jours, la famille autour de la table. Et donc pendant 18 jours, il y a François Morel qui joue mon mari, Benjamin Lavernhe, Julia Piaton, Kyan Khojandi. Et on a passé 18 jours à avoir des fous rires absolus autour de la table. Et vous savez quoi ? On était tous au théâtre le soir, pratiquement, Benjamin, Kyan, François et moi. Donc on arrivait très tôt et on se couchait tard, on était quand même assez fatigués. Mais en fait, d'arriver sur le plateau et de retrouver les copains là, ... Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point le bonheur a été absolu. Laurent Thirard nous a quittés. Il est mort d'un cancer lui-même. Et en fait, c'était une joie de se retrouver tous les matins alors qu'on était fatigués, mais vraiment fatigués.

C'était une joie incroyable. Régulièrement, Laurent Thirard devait arrêter et dire qu’il nous avait perdus parce qu'on partait en fous rires. « On les a perdus. » (rires) Les moments de pause qu’on trouve régulièrement dans le film, on les faisait, c'était pas arrêt sur image, pendant que Benjamin parlait ou pendant qu'on jouait la scène de la famille en conversation. Vous avez vu, par moments, on suspendait les scènes pour le laisser parler, pour qu'il soit face caméra et qu'il puisse avoir ses monologues intérieurs. Et du coup, on avait parfois des fous rires absolus avec François, qui est adorable et très drôle, Kyan qui est tout aussi drôle et Julia, qui est un amour de fille. On était une famille, franchement, de gens d'une grande douceur et d’une grande tendresse. Et puis Sara Giraudeau qui nous a rejoints un peu, on a pu la croiser aussi. Quel amour également ! On a beaucoup ri aussi. La scène où elle est dans la famille et où il y a les interprètes qui parlent dans plein de langues, elle avait un fou rire en nous regardant. On parlait tous dans des langues étrangères et elle ne faisait que rire. Qu'est-ce qu'on a aimé tourner ça !

Est-ce qu'il y a un dernier point du film sur lequel vous auriez voulu revenir pour clôturer cette interview ?

Je suis quelqu'un que vous avez vu un peu flou. On peut dire que je ne suis pas quelqu'un de carré. Je suis plus du ressenti. Ce que j'ai envie de dire peut-être, c'est qu'on fait toujours la promotion des films et on croit toujours qu'on embellit les choses. En fait, ce que j'ai envie de dire, juste, c'est que chaque fois qu'on commence un film, c'est très émouvant parce qu'on est fragile. Fragile, non, pas parce qu'on est fragile et qu'on va se casser et que nous sommes les comédiens de pauvres petites choses. Non, ce n'est pas ça. La fragilité vient du fait qu'on va attaquer, commencer une aventure humaine et qu’avant de commencer, on est toujours inquiet. « Est-ce que le copain va jouer avec moi ? » « Est-ce que je vais être aimée du copain ? » « Est-ce que je vais être aimée de la réalisatrice ? » « Est-ce qu'elle va être contente ? » « Est-ce que l'équipe technique va m'aimer ? » « Est-ce que je vais me sentir bien ? » « Est-ce que je vais pas souffrir ? » Ce n’est pas qu'on veuille absolument être aimé ou se faire aimer. C'est juste que, pour jouer, on a besoin d'une vraie compréhension de l'autre. Et par moments, on est complexe aux yeux des autres alors qu'il va falloir lâcher les masques. Et si les autres ne les lâchent pas, je vais pas pouvoir le lâcher moi-même. En fait, toute l'inquiétude que j’ai, c’est que je ne suis tellement pas assurée, c’est que je passe mal mes nuits avant de commencer un film. En tout cas, c'est mon cas. Je suis dans le doute permanent.

En vieillissant, petit à petit, je commence à être plus tranquille. Mais l'inquiétude est grande avant de commencer un film. Parce qu'un film exige de nous de révéler une part, j'espère, qu'on n'a jamais révélée. Et donc, si on n'est pas bien regardé et pas bien accompagné, c'est une grande souffrance. Comme dans la vie, dans une famille, on ne se sent pas regardé ou reconnu. Là, chaque fois qu'on commence un film, on espère qu'on sera reconnu par les autres et comment moi, je vais reconnaître l'autre. En tout cas, je vais tâcher de le reconnaître. Je dirais qu'en fait, la question, c'est comment on commence un film et dans quelle disposition on est ou pas pour attaquer quelque chose, commencer l'aventure.


Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à Zouzou Vanbesien de Film and Com pour cet entretien.