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[CRITIQUE] : Yellow Letters


Réalisateur : İlker Çatak
Avec : Özgü Namal, Tansu Biçer, Leyla Smyrna Cabas, İpek Bilgin,...
Distributeur : Haut et Court
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Allemand, Français, Turc.
Durée : 2h08min.

Synopsis :
Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple. L’un et l’autre, condamnés pour leurs idées, sont obligés de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz. Le compromis entre cette précarité nouvelle et leur engagement politique va mettre leur mariage à l’épreuve.





Si l'on pouvait sensiblement passer à côté de son précédent long-métrage (pétri de qualité néanmoins, à comemencer par la prestation investie d'une Leonie Benesch qui arrive à rendre plaisante à suivre, une figure gentiment antipathique), La Salle des Profs, plongée nerveuse au coeur d'un microcosme scolaire sous tension à la suite d’une série de vols, où il tentait de pointer plus où moins habilement les problématiques d'un corps enseignant acculé au coeur d'un petit théâtre de la paranoïa des pressions psychologiques (qui se ramassait à quelques centimètres de l'arrivée avec une résolution décevante), difficile de ne pas admettre la faculté du cinéaste İlker Çatak à créer une tension particulièrement oppressante et cinégénique.
Un talent perçu et prospère puisqu'il est au cœur de son nouvel effort, Yellow Letters, mélodrame logé entre l'autopsie socio-politique des démocraties de façade exerçant un contrôle répressif et autoritaire, et l'étude psychologique douloureuse du délitement silencieux du statut social comme d'un mariage " protégé ", avec comme point d'ancrage l'histoire, bien reelle, des victimes des fameuses « lettres jaunes », plus 2000 artistes qui ont été suspendus et traduits en justice en Turquie, entre 2016 et 2019, pour avoir signé une pétition pour la paix.

Soit la spirale infernale subit par Derya, une actrice de théâtre reconnue, et Aziz, dramaturge et professeur d'université à Ankara (transposé dans une Allemagne délibérément reconnaissable par Çatak, une nécessité artistique qui ne fait que renforcer le sentiment de déracinement de ses protagonistes), qui perd toute respectabilité professionnelle comme sociale dans son opposition - mesurée - à un pouvoir d'État dont la pression autoritaire et économique comme les multiples humiliations, vont lentement empoisonner leur quotidien au point qu'ils deviendront presque des étrangers l'un pour l'autre.

Copyright Haut et Court

Deux âmes complexes et imparfaites dont les idéaux comme les contradictions se heurtent à une réalité aliénante où pragmatisme et faux semblants font mauvais ménage, deux quêtes de survie dissemblables - la compromission d'un côté, l'opposition clandestine de l'autre - face à une mécanique répressive qui n'a de cesse de creuser plus en profondeur les fractures culturelles, religieuses et humaines, d'annihiler sous la contrainte la liberté d'expression tout autant qu'il exacerbe les conflits préexistants - et encore plus dans une sphère intime.

Porté par une mise en scène aussi théâtrale que clinique, sensiblement prenant dans sa manière de faire se confronter engagement artistique (et la sécurité culturelle/institutionnelle qu'il peut convoquer), convictions idéologiques et responsabilités individuelles à une oppression étatique discriminante, violente (pas uniquement psychologiquement) et systémique, pour mieux pointer la fragilité d'une liberté qu'il faut sans cesse reconquérir - et encore plus aujourd'hui -; Yellow Letters, pas exempt de quelques panouilles dommageable (quelques longueurs causées par une narration dispersée qui atténue un brin sa tension, notamment une sous-intrigue totalement dispensable auprès de la fille du couple titre,...), n'en reste pas moins une sacrée proposition, un pamphlet politique aussi déchirant qu'il est fascinant à décortiquer.


Jonathan Chevrier