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[CRITIQUE] : L'Oeuvre invisible


Réalisateurs : Avril Tembouret et Vladimir Rodionov
Avec : Jean Rochefort, Anouk Aimée, Jacques Perrin, Claude Lelouch,...
Distributeur : Delastre Films
Budget : -
Genre : Documentaire.
Nationalité : Français.
Durée : 1h11min

Synopsis :
Alexandre Trannoy. Le nom de ce réalisateur ne vous dit rien ? C’est normal : malgré 30 ans de projets, et de tournages avec Jean Rochefort, Anouk Aimée ou Lino Ventura, Trannoy n’a jamais réussi à terminer le moindre film… Enquête haletante sur un rêveur sublime.





Sur le papier, c'est une histoire bien trop incroyable pour être vraie : imaginez un wannabe cinéaste qui sur pas moins de deux décennies, à enchaîner les projets comme les tournages avec quelques-unes des figures les plus importantes du cinéma français de l'époque - Jean Rochefort, Anouk Aimée ou encore Lino Ventura -, mais qui n'a jamais réellement su boucler un seul des films sur lesquels il s'est engagé.
Une figure tout droit sortie d'une épopée burlesque de Francis Veber où plus fort encore, un personnage qui n'aurait sensiblement pas fait tâche dans la filmographie peuplés d'âmes fantaisistes et lunaires de Pierre Richard.

Un destin de cinéma pourtant authentique, absolument dingue et pétri d'ambiguïté qui sert - en partie - de sujet au passionnant documentaire L'Oeuvre invisible du tandem Avril Tembouret et Vladimir Rodionov (le pas fifou Anges & Cie), lancés sur la piste du bonhomme par un feu Jean Rochefort au crépuscule de sa vie, funambule de la pellicule à la tchatche folle qui a réussit à se constituer une carrière de faiseur de rêves - sélection à Cannes à la clé - sans jamais projeter une seule bobine de péloche.
Pour les footeux purs et durs, on pourrait rapprocher vulgairement Alexandre Trannoy au " joueur " professionnel Carlos Kaiser, qui a réussit à être un footballeur pro pendant vingt ans sans toucher le moindre ballon dans un match officiel, mais le bonhomme pouvait tout autant selon les témoignages recueillis, être considéré comme un bidouilleur/imposteur génial qu'un génie maudit et malchanceux.

Ce que ne parvient jamais totalement à décider une enquête aussi minutieuse que laborieuse pour ses deux auteurs (quinze années de labeurs sans réelles preuves probantes de son cinéma malgré de belles archives rares, où les témoignages se fragilisent sous le poids d'un temps qui mélange, gomme, transforme tout), dont le sentiment d'incomplétude face à un réalisateur fantôme dont on douterait presque de l'existence - mais point du mythe qu'il incarne -, les a pourtant subtilement mené vers une mise en abyme plus générale mais tout aussi fascinante, le canevas introspectif d'une autre époque, lointaine et moralement comme économiquement aux antipodes de la nôtre, où le cinéma était un art qui n'était pas plaqué sur le baromètre du profit absolu, et qui pouvait voir une production se monter sur une parole où une poignée de mains (une bénédiction pour les êtres les moins bien intentionnés).

L'œuvre invisible, qui pourrait métaphoriquement caractériser ce documentaire en lui-même (qui a failli ne jamais voir le jour, lui aussi), cherche à donner un corps, une existence cinématographique à l’insaisissable, à une figure paradoxalement plus de fiction que du réel, qui échappe tout autant qu'elle titille un imaginaire foisonnant.
En questionnant non sans une certaine singularité, l'irrationnel (Peut-on réellement être considéré comme un cinéaste sans œuvre venant attester ce statut ?), Avril Tembouret et Vladimir Rodionov touche avec mélancolie et candeur à l'essence même du septième art : le terreau de tous les possibles qui repousse, justement, l'impossible, où chaque histoire mérite d'exister tant qu'on décide d'y croire.


Jonathan Chevrier